ÉtÉ 93 de Carla Simón est une œuvre délicate et pudique, qui explore la naissance du deuil et la recomposition identitaire d’un enfant. Sous sa surface naturaliste se montre le portrait d’une fillette endeuillée.
Frida, six ans, est orpheline du sida, bien que cela soit dit à demi-mot. Ce flou sur la cause de la mort parentale est crucial : il place d’emblée le film dans l’univers mental de Frida, qui ne comprend pas tout, mais ressent tout. La mise en scène épouse cette logique : caméra souvent à sa hauteur, cadrages fragmentés, sons décalés : comme si le réel était toujours légèrement de travers.
Carla Simón ne représente pas le deuil de manière linéaire ou psychologique, elle en donne l’expérience sensorielle. Frida n’est pas triste de façon attendue, elle est dans une confusion affective permanente, qui fait naître une forme d’inquiétante étrangeté. Ce décalage est bouleversant car profondément vrai : le chagrin n’a pas de mode d’emploi, surtout à six ans.
La grande force du film tient dans sa grammaire du geste simple. Le montage est elliptique, les scènes s’enchaînent sans artifices, les dialogues sont pauvres en information. C’est un cinéma du non-dit, de la rature, de la béance. Les adultes veulent bien faire, mais leur parole est constamment inadaptée et Frida, elle, se tait ou se replie.
Le lien entre Frida et sa nouvelle "petite sœur adoptive" Anna est le cœur battant du film, et c’est là que Carla Simón s’autorise sa radicalité la plus dérangeante. Frida devient jalouse, cruelle, parfois violente. Mais jamais le film ne la juge.
Le geste de Frida, lorsqu’elle laisse Anna seule dans la forêt, frôle l’irreprésentable. Mais c’est surtout, pour cette enfant, une tentative maladroite de reprendre le contrôle sur une vie qui lui échappe.
Estiu 1993 est aussi un autoportrait discret de Carla Simón, qui a elle-même perdu ses parents très jeune.
Enfin, ÉtÉ 93 est aussi un film sur la langue, au sens littéral et symbolique. Frida passe du catalan urbain au catalan rural, du monde des adultes aux codes non-dits des enfants, de la langue de la mère absente à celle des nouveaux parents. Cette transition linguistique accompagne son processus de deuil : ce n’est qu’en acceptant d’habiter une autre langue qu’elle peut commencer à "dire" sa perte.