"Le pouvoir fou de l'amour, c'est ça qui est au cœur du film", disait Lana Wachowski en décembre dernier concernant Matrix Resurrections. Quel est le rapport avec Everything Everywhere All at Once ? Oh, il y en a plus d'un. Pour commencer, Daniel Scheinert et Daniel Kwanne (tiens, un duo également) n'ont jamais caché pas leur affinité avec les œuvres signées par les Wachos. Jetez un œil à leur Swiss Army Man, vous verrez qu'il est impossible de les confondre avec les Coen ou les frères Sadfie par exemple. Par contre, la singularité de leur démarche s'inscrit dans une veine expérimentatrice parfaitement raccord avec les réalisatrices de Matrix, Speed Racer ou Cloud Atlas. Si tout cela vous passait au-dessus, pas de souci. Le long-métrage va rapidement vous rafraichir la mémoire. Les dimensions multiples, la transcendance, les notions d'identité et de réalité qui s'embrouillent, la S.F, le kung-fu...et l'amour. En une phrase, ça peut sembler court. En images c'est bien plus éloquent.
Après la balayette aux super-héros avec Freaks Out et la leçon de mise en scène Trois mille ans à attendre, voici la troisième mandale certifiée grand public. Le point commun à ce triumvirat ? Aucun n'a le budget d'une grosse production, et les trois proposent bien plus. Everything Everywhere All at Once est l'électron libre de la bande, ce qui n'est pas peu dire si vous avez vu les deux premiers. Encore une fois, l'écrire c'est une chose. C'en est une autre de le voir (sur grand écran, s'il vous plait). Les Daniels ont conscience d'avoir un sujet - le Multivers - maintes fois répliqués ces dernières années, pour son plus grand mal (à l'exception de Spider-Man : New Generation). Leur crédo est donc d'en faire une dynamique à part entière, autant sur la forme que le fond.
Les 90 minutes inaugurales vous scotchent à votre siège : montages parallèles, retournements de situation, changements de registres, gags, bourres-pifs,...Une véritable frénésie de propositions, qui se traduisent par des niveaux de réalités repiquant les codes du film d'horreur en passant par le film de combat, la comédie familiale, le drame, la romance, et même Pixar. Ajoutez à cela les permutations entre les formats, l'image (on passe du grain au pixel), la photographie qui couvre toute la gamme entre solaire à l'anthracite. Pour ce qui est de l'humour, sachez qu'il va du plus raffiné au plus scabreux, lors d'une séquence énervée...pénétrante. On retrouve le mélange des genres et la fièvre humaniste propres aux Wachowski, mais le duo à la caméra cite également Kubrick, Satoshi Kon, Wong Kar Wai ou Michel Gondry.
Si le film a tout de la célébration du 7ème Art, il réserve ses plus beaux cadeaux pour ses interprètes.
L'hommage le plus évident revient à Michelle Yeoh, qui laisse exploser toute sa palette de jeu dans un numéro éblouissant. La mise en abyme fonctionne d'abord à travers elle, puisqu'on revisite certains moments de sa carrière (Crazy Rich Asians, Tigre et Dragon) avec malice et affection. Il en va de même pour Ke Huy Quan, figure immortelle de nos chères 80's. Demi-Lune et Data ont beau avoir grandi, l'acteur a conservé l'énergie et cette bonhommie qu'on aime chez lui. Au rayon des seconds-rôles, on est également très bien traité. Jamie Lee Curtis s'amuse à loisir avec cette inspectrice des impôts du genre pas facile, l'incontournable James Hong ajoute un petit rôle bien sympathique à sa carrière (la plus prolifique de l'Histoire du Cinéma, rappelons-le). Enfin, Stephanie Hsu s'éclate comme une folle dans le rôle polymorphe de Joy.
L'amour et la réconciliation sont le palpitant de Everything Everywhere All at Once, l'un et l'autre trouveront cependant leur limite dans la dernière heure. Il est rare de reprocher à un film sa grande originalité, surtout ces temps-ci. Néanmoins, il faut reconnaître qu'une telle profusion d'idées s'accompagne d'une léger épuisement au moment de boucler son histoire. La confusion et les longueurs gagnent ce climax en forme de poupées russes, en dépit d'énièmes audaces scénaristiques. Lancés à toute berzingue depuis l'ouverture, les Daniels s'efforcent de garder le même rythme pour résoudre les complications. Une erreur compréhensible, bien qu'un ralentissement eut empêché l'indigestion face à ce double-climax répétitif et empoté. L'objectif est néanmoins rempli, l'œuvre fera partie des séances majeures de l'année, et cela même si elle n'est pas la plus triomphante.
2021 fut une temps de convalescence nécessaire, 2022 est une perfusion de créativité entre George Miller, Jordan Peele, Park Chan Wook, George Mainetti auxquels s'ajoute la paire de réalisateurs d'EEAAO. Un geste fou d'amour, parfois engourdi, souvent brillant, totalement atypique.