En 1981, Sam Raimi réalise The Evil Dead, un film d'horreur indépendant tourné avec un budget dérisoire mais une inventivité débordante. À travers l'histoire de cinq amis piégés dans une cabane isolée après avoir réveillé une force démoniaque, Raimi plonge le spectateur dans une expérience cauchemardesque où l'horreur côtoie le grotesque. Grâce à une mise en scène particulièrement dynamique, des mouvements de caméra audacieux et des effets spéciaux artisanaux d'une étonnante efficacité, le film devient rapidement une œuvre culte et redéfinit les codes du cinéma d'horreur.
Le succès du film donne naissance à une véritable franchise. Deux suites viennent prolonger les aventures d'Ash Williams, personnage devenu emblématique du cinéma fantastique. Au fil des décennies, l'univers s'étend bien au-delà du grand écran avec des bandes dessinées, des romans, des figurines, des jeux vidéo et une importante gamme de produits dérivés. Plus surprenant encore, la saga est même adaptée en comédie musicale, preuve de son statut d'œuvre culte capable de séduire aussi bien les amateurs d'horreur que les passionnés de culture populaire.
Malgré cette popularité, la franchise finit progressivement par s'essouffler. Les années passent au rythme des rumeurs : un quatrième épisode, le retour d'Ash Williams, ou encore un remake sont régulièrement annoncés avant d'être démentis ou abandonnés. En l'absence d'annonce officielle, la saga semble peu à peu sombrer dans l'oubli, ne survivant que grâce à une communauté de fans fidèles qui continue de faire vivre son héritage.
En 2009, Fede Álvarez diffuse Ataque de pánico ! sur YouTube, un court-métrage dans lequel une armée de robots géants venus de l'espace envahit et détruit la ville de Montevideo. Réalisé avec un budget estimé à seulement 300$, le film impressionne par la qualité de ses effets spéciaux et son sens du spectacle. Le contraste entre ses moyens extrêmement modestes et son rendu visuel bluffant attire rapidement l'attention des internautes. Visionné plus de sept millions de fois, le court-métrage devient un véritable phénomène viral et révèle Álvarez aux yeux de l'industrie hollywoodienne.
Parmi les personnes séduites par le court-métrage figure Sam Raimi. En découvrant le travail de Fede Álvarez, le réalisateur américain retrouve l'énergie et l'ingéniosité qui animaient ses propres débuts. Il se reconnaît dans ce jeune cinéaste capable de créer un spectacle ambitieux avec très peu de moyens, comme lui l'avait fait avec son premier film près de trente ans plus tôt. Convaincu de son potentiel, Raimi décide de lui confier la réalisation d'un remake de son film culte, tout en restant impliqué dans le projet en tant que producteur.
En 2013, Evil Dead sort enfin dans les salles, réalisé par Fede Álvarez qui co-écrit également le scénario avec son fidèle collaborateur Rodo Sayagues avec lequel il avait déjà signé plusieurs courts-métrages (dont celui qui l’a fait connaître).
Sur le plan du scénario, c’est très fidèle au film original. On retrouve une bande de jeunes qui décide de passer quelques jours dans une cabane isolée au cœur d'une forêt, un lieu à l'architecture délabrée dont l'atmosphère inquiétante annonce immédiatement le cauchemar à venir. Cette fois, leur présence n'est toutefois pas motivée par de simples vacances : ils sont réunis pour aider Mia à surmonter son addiction à la drogue grâce à un sevrage brutal, loin de toute tentation. Cette idée apporte un ancrage plus réaliste au récit et crée d'emblée des tensions entre les personnages. Ce contexte permet également au film d'entretenir une ambiguïté intéressante lors de son premier acte : les premiers comportements étranges de Mia peuvent être interprétés comme les effets du manque avant que l'origine surnaturelle des événements ne devienne une évidence.
Tout bascule lorsque le mystérieux Necronomicon est découvert dans la cave de la cabane. C'est Eric, le plus curieux et le plus obstiné du groupe, qui ouvre l'ouvrage malgré tous les avertissements. Les pages sont entourées de fil barbelé, les illustrations sont volontairement maculées d'encre et d'innombrables messages implorent le lecteur de ne jamais prononcer les incantations inscrites dans le livre. Pourtant, mû par une curiosité presque maladive, Eric récite plusieurs passages à voix haute et libère involontairement une force démoniaque ancestrale. Dès cet instant, le film abandonne progressivement la structure relativement classique de son introduction pour devenir une descente aux enfers d'une violence ininterrompue. C'est également ici que le remake prend véritablement son identité propre en se distinguant du long-métrage de Sam Raimi.
Fede Álvarez livre alors un véritable festival gore où les corps sont martyrisés avec une inventivité constante. Membres sectionnés, chairs lacérées, visages mutilés, pluie d'hémoglobine et blessures toujours plus graphiques composent un spectacle d'une brutalité rarement vue dans une production hollywoodienne de cette ampleur. Le réalisateur filme cette violence avec une énergie communicative et un véritable sens de l'image, sans jamais chercher à la rendre élégante ou stylisée. Là où la saga originale avait progressivement glissé vers un mélange d'horreur et d'humour noir, ce remake fait le choix inverse. Les touches de comédie disparaissent totalement au profit d'une horreur frontale, sérieuse et viscérale. Álvarez ne cherche pas à réinventer le genre ni à modifier profondément l'intrigue ; il transforme surtout le ton du récit en proposant une expérience beaucoup plus éprouvante et suffocante.
En délaissant le côté burlesque, Fede Álvarez entraîne le spectateur dans un véritable tunnel de souffrance dont les personnages semblent incapables de s'échapper. Chaque nouvelle séquence paraît vouloir repousser les limites de la précédente, jusqu'à atteindre un niveau de violence presque absurde. Cette radicalité constitue la véritable force du film. Conscient qu'il lui serait impossible de surpasser l'original sur le terrain de l'inventivité ou de l'effet de surprise, le cinéaste préfère proposer une œuvre qui assume pleinement sa brutalité. Il multiplie ainsi les scènes chocs avec une générosité presque jubilatoire, sans jamais perdre de vue l'efficacité du rythme ou la montée constante de la tension. Cette approche donne naissance à une véritable boucherie cinématographique qui assume sans complexe ses excès.
Si le film impressionne autant, c'est aussi grâce aux qualités de mise en scène de Fede Álvarez. Son découpage est précis, son montage nerveux et ses mouvements de caméra rappellent parfois l'énergie du jeune Sam Raimi tout en développant une personnalité propre. En quelques plans seulement, il parvient à installer une atmosphère lourde, presque étouffante, qui ne quittera plus le spectateur jusqu'au générique final. Le réalisateur fait également preuve d'un vrai sens de l'espace, exploitant intelligemment la cabane, la cave ou la forêt pour renforcer le sentiment d'enfermement. Loin de se laisser écraser par le statut mythique de son modèle, il adopte une attitude respectueuse mais jamais timorée. Plutôt que de copier servilement l'œuvre originale, il s'en inspire pour proposer une relecture moderne tout en affirmant sa propre identité.
Jane Levy porte le film sur ses épaules grâce à une prestation particulièrement impressionnante. Elle incarne Mia, jeune femme dépendante à la drogue dont le sevrage sert de point de départ au récit. Au début du film, le personnage apparaît comme la victime évidente de l'histoire, fragile et constamment remise en question par son entourage. Pourtant, au fil des événements, Mia évolue progressivement jusqu'à devenir le véritable cœur du récit. Levy passe avec une facilité déconcertante de la vulnérabilité à la folie, puis à une détermination farouche dans le dernier acte. Son interprétation physique est remarquable tant elle subit d'épreuves au cours du film. Quant au final, sous une pluie de sang, il constitue sans doute l'un des moments les plus mémorables du film et offre au personnage une conclusion spectaculaire qui en fait une digne héritière d'Ash.
Shiloh Fernandez, Elizabeth Blackmore, Jessica Lucas et Lou Taylor Pucci complètent efficacement la distribution. Leurs personnages n'ont rien de particulièrement original, mais les acteurs compensent par un engagement physique impressionnant. Le film leur inflige une succession de blessures toujours plus atroces, et chacun parvient à rendre crédible cette souffrance permanente sans tomber dans la caricature. Une mention spéciale revient néanmoins à Pucci dans le rôle d'Eric. Après avoir réveillé les forces démoniaques, son personnage devient un véritable punching-ball. Il accumule les coups, les mutilations et les blessures les plus improbables tout en continuant, contre toute logique, à se relever.
Enfin, si le personnage de Ash Williams n'apparaît pas, les fans de Bruce Campbell retrouveront le comédien dans une très courte séquence à l'issue du générique final. Une manière, en quelque sorte, d'adouber ce remake.
Evil Dead de Fede Álvarez réussit un exercice particulièrement délicat car plutôt que de chercher à remplacer le classique de Sam Raimi, il en propose une relecture personnelle qui respecte l'esprit de l'œuvre tout en assumant une identité radicalement différente. Plus sombre, plus sérieux et infiniment plus gore, le film est d'une efficacité redoutable, porté par une mise en scène inspirée, des effets spéciaux majoritairement pratiques et une intensité qui ne retombe jamais. Plus qu'un simple remake, Evil Dead est la démonstration qu'il est encore possible de revisiter un monument du cinéma d'horreur avec respect, intelligence et une vraie vision de réalisateur.