« Gimme back my hand... Gimme back my hand ! » ASH

En 1981, The Evil Dead de Sam Raimi s’impose comme un véritable phénomène inattendu. Tourné avec des moyens dérisoires par une équipe de jeunes cinéastes quasiment inconnus, le film marque durablement le public et la critique par son inventivité formelle, son énergie brute et sa violence graphique. Le succès est tel qu’une suite est rapidement envisagée. Sam Raimi imagine alors une intrigue beaucoup plus ambitieuse, dans laquelle Ash, le héros malchanceux, serait projeté au Moyen Âge pour y affronter les forces du Mal. Une première campagne promotionnelle est même lancée autour de ce concept audacieux. Cependant, le scénario est successivement refusé par Universal Pictures et la 20th Century FOX, jugé trop risqué et trop atypique. Face à ces refus, Raimi met provisoirement le projet de côté et décide de se concentrer sur un film radicalement différent.

En 1985, Crimewave de Sam Raimi et co-écrit avec les frères Coen, sort au cinéma. Il s’agit d’une comédie policière déjantée, fortement influencée par le slapstick et les cartoons de Tex Avery, où la mise en scène privilégie l’exagération, le burlesque et le rythme frénétique. Le film est produit par Dino De Laurentiis, puissant producteur italien installé à Hollywood, connu pour soutenir des projets audacieux. Malgré ce soutien prestigieux, le film est un échec critique et commercial retentissant. Le film est mal compris par le public, désavoué par son producteur et laissera Sam Raimi profondément marqué, au point qu’il parlera longtemps d’une expérience traumatisante.

À la suite de cet échec, Sam Raimi comprend qu’un nouveau faux pas pourrait être fatal à sa carrière, tout comme à celle de ses collaborateurs proches. Il décide alors de relancer coûte que coûte le projet de deuxième Evil Dead, convaincu que cet univers est le terrain où il peut s’exprimer pleinement. Lors d’un dîner avec Stephen King, immense admirateur du premier film qu’il avait contribué à faire connaître en le soutenant publiquement, Raimi évoque ses difficultés à financer cette suite. King, alors sous contrat avec Dino De Laurentiis, suggère directement au producteur italien de prendre en charge le projet. De Laurentiis accepte rapidement, voyant là l’opportunité de capitaliser sur un film déjà culte. Toutefois, il impose une condition majeure : le scénario doit être plus proche du premier Evil Dead. L’idée de l’intrigue médiévale est donc une nouvelle fois rejetée, jugée trop éloignée du concept original.

Pour l’écriture du scénario, Sam Raimi fait appel à son ami de longue date Scott Spiegel. Ensemble, ils décident d’orienter le film vers une tonalité plus comique, sans abandonner pour autant l’horreur. Spiegel suggère notamment de faire de cette suite une sorte de synthèse, moins effrayante mais plus délirante, où le grotesque et l’absurde prendraient une place centrale. Le film devait initialement s’ouvrir sur un prologue ramenant les cinq personnages principaux du premier opus, afin de résumer les événements précédents sur une dizaine de minutes. Cependant, des contraintes budgétaires et des problèmes de droits liés au premier film obligent l’équipe à revoir ses ambitions : seuls Ash et Linda sont conservés, ce qui contribue paradoxalement à recentrer le récit sur la solitude et la folie du personnage principal.

Le film entre alors très rapidement dans le cœur de son sujet : Ash, seul dans la célèbre cabane, confronté à un Mal encore plus pervers, imprévisible et cruel que dans le premier volet. Délivré des contraintes techniques et financières du tournage amateur du premier film, Sam Raimi laisse libre cours à son imagination. Sa mise en scène devient un véritable terrain d’expérimentation formelle : travellings fulgurants et impossibles, caméra subjective hystérique, angles de prise de vue extrêmes, montage frénétique. Chaque plan semble conçu pour repousser les limites du langage cinématographique, transformant l’horreur en une expérience quasi physique pour le spectateur.

Sam Raimi voit clairement dans cette séquelle l’occasion de réaliser le premier long-métrage qu’il n’avait pas pu faire à l’époque, faute de moyens. L’amateurisme bricolé qui faisait une partie du charme du premier film disparaît au profit d’un budget environ cinq fois supérieur et d’un tournage majoritairement effectué en studio. Tout semblait alors réuni pour produire un film plus lisse, plus conventionnel, éventuellement vidé de la folie anarchique qui avait fait la renommée du premier opus. Or, c’est précisément l’inverse qui se produit. Soutenu par des moyens techniques accrus et un contrôle créatif plus affirmé, Raimi pousse encore plus loin son esthétique du chaos. Le film embrasse pleinement une forme de cartoon horrifique, où la violence devient outrancière, le gore grotesque et l’humour de plus en plus assumé, révélant toute la singularité de son auteur.

En 1987, Evil Dead 2 : Dead by Dawn sort finalement sur les écrans et déroute par sa nature hybride : à la fois suite, relecture et quasi-remake du premier film.

Presque entièrement recentrée sur Ash et son interminable calvaire face aux forces démoniaques, la première moitié du film s’impose comme un véritable tour de force cinématographique. Raimi y orchestre une succession ininterrompue de séquences d’horreur et de slapstick macabre, plongeant le spectateur dans une vertigineuse montagne russe émotionnelle. La narration épouse la psyché d’un protagoniste de plus en plus dépassé, frôlant la folie, au point que la mise en scène elle-même semble perdre toute stabilité. Les scènes cultes s’enchaînent sans le moindre temps mort : explosions d’hémoglobine aux teintes volontairement irréalistes, agressions répétées du décor, objets du quotidien animés d’une volonté malveillante, et bien sûr la fameuse main possédée, devenue l’un des symboles les plus marquants de la saga. Ash est littéralement martyrisé à l’écran, transformé en punching-ball grotesque, et cette cruauté assumée devient paradoxalement une source de jubilation pour le spectateur.

Bruce Campbell, au cœur de cette déferlante visuelle et sonore, force l’admiration. Complice indéfectible de Sam Raimi depuis leurs tout premiers courts-métrages amateurs, l’acteur livre ici une prestation à la fois comique, physique et quasi athlétique. Son jeu repose sur un sens du burlesque hérité du cinéma muet, mêlant grimaces outrées, chutes spectaculaires et exagération corporelle permanente. Campbell semble prêt à toutes les humiliations et tous les sévices pour donner corps aux délires de son réalisateur, au point de devenir un effet spécial à part entière. Son visage élastique, son corps malmené et son sens du timing comique font de lui l’instrument idéal du sadisme ludique de Raimi, dont la cruauté envers ses personnages s’inscrit ici dans une tradition cartoonesque plus que véritablement horrifique.

La seconde partie du métrage, marquée par l’arrivée de quatre nouveaux personnages dans la cabane, modifie légèrement la dynamique sans jamais relâcher la tension. Les rares moments de répit accordés au spectateur servent essentiellement de respirations trompeuses, rapidement interrompues par des séquences chocs toujours plus excessives et burlesques. Raimi joue alors pleinement la carte de l’escalade, repoussant sans cesse les limites de la surenchère visuelle et narrative. Le film s’achemine vers un final dantesque, où Ash, désormais pleinement conscient de son rôle, se greffe une tronçonneuse à la main pour affronter les créatures démoniaques. Filmé avec une ironie assumée et un sens aigu de l’iconographie, ce climax érige Ash en sauveur improbable, multipliant les actes héroïques et les poses martiales. Les punchlines qu’il assène, mi-sérieuses mi-parodiques, participent à la construction d’un mythe instantané, faisant basculer définitivement le personnage du statut de victime à celui d’icône pop.

Le twist final agit alors comme une promesse autant que comme un manifeste. En projetant Ash dans un univers médiéval, le film ouvre explicitement la voie au Evil Dead que Sam Raimi rêvait de réaliser depuis la suite avortée du premier opus. Cette conclusion fait figure de passerelle vers un nouvel imaginaire, annonçant un changement de décor et de registre. Raimi concrétisera cette idée quelques années plus tard tout en prenant soin de s’éloigner volontairement de l’esprit horrifique des deux premiers films pour embrasser pleinement la comédie d’aventure et le fantastique héroïque.

Evil Dead 2 : Dead by Dawn s’impose ainsi comme une œuvre charnière, à la fois aboutissement et réinvention. En synthétisant l’horreur viscérale du premier film et en y injectant une dimension comique débridée, Sam Raimi signe un film d’une liberté formelle rare, où chaque excès devient une déclaration d’intention. Porté par une mise en scène virtuose et l’engagement total de Bruce Campbell, le film transcende le simple statut de suite pour devenir un objet cinématographique unique, aussi influent que jubilatoire.

StevenBen
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Créée

le 4 avr. 2023

Modifiée

le 2 févr. 2026

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Steven Benard

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