Insomnie Liv Ullmann j'allume : 3 heures du matin... Ingmar salopard tu m'épuises - encore une nuit blanche à écrire - ta bouillie psychologique scandinave rafraichie de feuilles de menthe me reste sur l'estomac. A-t-on envie de fréquenter Jenny, psychiatre névrosée coupée de ses émotions, pour qui l'amour est souffrance ? qu'une carapace protège de ses propres sentiments ? qui communique derrière une paroi imperméable ? Ses circonvolutions cérébrales semblent mimer les couloirs labyrinthiques d'une clinique pour âmes en peine.
Maria, une de ses patientes, refuse de coopérer, se révolte contre une médecin de l'âme si froide, si peu empathique. Maria erre dans son propre labyrinthe intérieur mais plaint amèrement le docteur Isaksson : "Pauvre Jenny, comme j'ai pitié de toi !" La médecin-chef de clinique fière de son statut social est déboulonnée de son piédestal, renvoyée à sa pauvreté humaine, ce qui la déstabilise profondément.
De même, le déménagement achevé, sa magnifique demeure s'avère une coquille vide, désertée par son mari et sa fille. Jenny constate l'échec cruel de ses faces à faces avec Erik et Anna. Pendant leur dernière promenade, Jenny n'a rien éprouvé, a joué par habitude son rôle d'épouse modèle et de mère attentive. Leur future maison n'étant pas prête, Jenny revient vivre chez ses grands-parents, où elle retrouve sa chambre de jeune fille et ses angoisses d'adolescente. Quelle régression psychologique !
Son chemin de croix labyrinthique est une succession de faces à faces en impasses. Le face à face avec Mamie aux principes éducatifs stricts, auxquels Jenny s'est conformée, la ramène à elle-même. Adopter un modèle imposé est mensonge. Elle s'est très tôt coupée de ses envies, de ses émotions et de sa sensibilité. Jenny fait la connaissance de Tomas, un gynécologue, mais quelles relations sexuelles pourrait avoir une névrosée frigide avec un homosexuel, même bienveillant ? "Je suis une handicapée des émotions" avoue-t-elle à Tomas qui l'aide à comprendre ses angoisses. Combien de crustacés humains vivent sans éprouver de réels sentiments pour leurs semblables ? Une tentative de viol dégoûte Jenny d'elle-même et elle avale des comprimés pour en finir.
Ingmar, ton analyse d'un enfermement psychologique et relationnel d'une psy frustrée est un peu laborieuse, et je frôle l'ennui au cours de la version longue de trois heures (téléfilm en quatre parties). Mais les cailloux fantastiques que tu sèmes me passionnent. Dans l'escalier de ses grands-parents, Jenny croise une Dame hors d'âge aux yeux horrifiques (la Mort ou son présage). Pendant ses nuits d'insomnie, elle déambule autour d'une table couverte de photos de famille, sorte d'iconostase d'un culte des ancêtres. Ta Jenny somnambule dérive aux pays des morts...
La quatrième et dernière partie (Le pays de crépuscule) est ma préférée. Jenny avale des dizaines de comprimés qui la propulsent dans une jungle de visions oniriques. Elle croise dans l'immense appartement des clones de sa grand-mère, fantômes d'ancêtres ignorés. Comment oublier Liv Ullmann avec son bonnet et sa robe rouges, traversant telle Béatrice les cercles de l'Enfer sous les regards enfiévrés de Dante et de Virgile ? Comment oublier sa chevelure blonde - voie lactée d'une amoureuse, toujours dissimulée sous un chignon calcaire d'escargot ? Ce que tu as pu obtenir de ta muse est extraordinaire ! Et tu offres à Jenny une résurrection et une raison de vivre en observant ses grands-parents complices : "C'est cela l'amour - l'amour plus fort que la mort".