Bienvenue chez Ciné-Sophia. Sortez vos mouchoirs en papier et préparons-nous à pleurer ensemble. Aujourd’hui, nous allons découvrir une vérité que même les comédies romantiques refusent d’admettre : le plus beau couple du cinéma ne s’est presque jamais rencontré.
Aristote y verrait peut-être une tragédie, Levinas une rencontre différée, et Hollywood… un très mauvais scénario. Heureusement, Song Hae-sung préfère les fantômes aux happy ends.
Il existe des films qui vous prennent par la main. Failan, lui, vous laisse dans une ruelle humide avec une lettre froissée, un gangster fatigué et l’impression désagréable que la vie vient de vous expliquer quelque chose sans demander votre avis.
Song Hae-sung adapte un roman japonais et réussit ce tour de magie très asiatique : raconter une immense histoire d’amour où les deux amoureux passent l’essentiel du temps… séparés. Hollywood aurait ajouté une scène sous la pluie, une musique de Hans Zimmer et trois baisers au ralenti. Failan préfère une enveloppe, quelques silences et une bouteille de soju.
C’est moins rentable, mais infiniment plus dévastateur.
Le premier philosophe à sortir de son cercueil pour commenter le film serait sans doute Emmanuel Levinas.
Pour lui, le visage de l’Autre nous oblige avant même que nous ayons décidé d’être de bonnes personnes.
Problème : Kang-jae rencontre véritablement Failan lorsqu’elle est déjà morte. Il devient enfin responsable d’elle précisément au moment où il ne peut plus rien lui offrir.
Levinas aurait probablement appelé cela l’éthique.
Les scénaristes appellent cela une excellente idée de scénario.
Le film est aussi une brillante démonstration que Georg Wilhelm Friedrich Hegel avait parfois raison — ce qui lui arrive statistiquement une fois tous les quatre cents paragraphes. Dans la dialectique de la reconnaissance, nous avons besoin d’être reconnus par un autre pour devenir pleinement nous-mêmes. Kang-jae n’existe réellement que dans le regard amoureux de Failan… un regard qu’il ne croisera jamais. C’est une reconnaissance différée, presque administrative. Comme si l’Esprit absolu dépendait finalement du bon fonctionnement du service postal.
Mais le véritable invité surprise est Arthur Schopenhauer. Selon lui, l’amour n’est qu’une ruse de la Volonté pour assurer la reproduction de l’espèce.
Ici, l’espèce n’a manifestement reçu aucune notification. Il n’y a ni passion charnelle, ni stratégie biologique, ni avenir commun. Seulement deux solitudes qui se ratent avec une précision chirurgicale. Même Schopenhauer finit par paraître un peu optimiste.
Puis arrive Albert Camus. Kang-jae découvre que son existence, jusqu’ici résumée à quelques combines minables et à une carrière médiocre dans le crime organisé, était parfaitement absurde. Mais au lieu de sombrer davantage, il décide enfin de devenir un homme digne de la femme qui l’aimait. L’absurde ne disparaît pas ; il devient une responsabilité.
Sisyphe troque simplement son rocher contre une urne funéraire.
Ce qui frappe surtout, c’est que Failan refuse obstinément le cynisme. À une époque où beaucoup de films confondent réalisme et concours de désespoir, Song Hae-sung ose une idée presque scandaleuse : une seule personne qui croit en vous peut modifier toute votre existence, même si vous ne la rencontrez jamais vraiment. Jean-Jacques Rousseau aurait parlé de bonté naturelle. Nietzsche aurait probablement levé les yeux au ciel avant de reconnaître, en soupirant, que cette faiblesse-là possède une force inattendue.
Et puis il y a Choi Min-sik. Quelques années avant de découper la vengeance en fines lamelles dans Oldboy, il compose ici un homme usé qui découvre trop tard qu’il avait encore un cœur en état de fonctionnement.
Comme beaucoup d’entre nous, il ne s’en aperçoit qu’au moment où la garantie est expirée.
Failan est finalement un paradoxe philosophique : un film d’amour où les amants ne vivent presque rien ensemble ; un film noir qui cherche obstinément la lumière ; un mélodrame qui refuse le chantage émotionnel.
Aristote aurait sans doute parlé de catharsis.
Les spectateurs, eux, parleront surtout d’une étrange poussière qui s’invite dans les yeux pendant le dernier quart d’heure.
Décidément, la philosophie explique beaucoup de choses. Sauf pourquoi les plus belles histoires d’amour commencent souvent par un très mauvais choix administratif.