La mémoire sur les violences d’état a particulièrement occupé l’édition 2025 du Festival de Cannes. Elle est au cœur du splendide Agent Secret, des Aigles de la République ainsi que de la palme Un Simple accident. Couronné à la Semaine de la Critique, Fantôme utile en poursuit également l’exploration avec un parti pris résolument singulier. On connaît le rapport de la culture thaïlandaise aux fantômes, et Ratchapoom Boonbunchachoke, qui signe ici son premier long métrage, partage avec son aîné Apichatpong Weerasethakul bien plus qu’une nationalité et un patronyme en forme de défi pour les cinéphiles aguerris. L’ombre d’Oncle Boonmee plane très clairement sur ce projet, dans lequel la réincarnation des morts hante autant les vivants qu’elle les aide à vivre avec leur passé.


Fantôme utile commence comme un récit assez fantasque, où les aspirateurs sont possédés par les morts, dans une atmosphère queer et fun, où l’on s’accommode assez rapidement de la situation, aux antipodes du fantastique ou du film de genre. L’horreur est en réalité à chercher ailleurs, dans les raisons qu’ont les morts à ne pouvoir reposer en paix : la critique se dirige au départ sur le monde du travail, et les poussières asphyxiant les ouvriers, avant de questionner l’histoire du récente du pays et la répression violente du samedi noir de Bangkok en 2010.

Le récit souffre de quelques longueurs et d’une perte manifeste de substance en son centre, mais l’attention mérite d’être maintenue pour la densité du ton qui s’opère sur le dernier tiers. L’esprit loufoque et absurde convoque également une sorte de comique à froid dans le portrait d’une bureaucratie obsédée par la rentabilité ou l’efficacité politique, dans des tableaux visuels qui rappellent l’esprit de Tati ou Roy Andersson.


La structure narrative du récit encadré et des différentes strates temporelles vient bousculer cet état de fait, et dynamiter de l’intérieur un cadre rigide qui cherche à exploiter les fantômes eux-mêmes dans une logique de purge amnésique qui fait évoluer le film vers une sorte de dystopie évoquant par instant l’imagerie de Brazil. L’audace du propos se mêle ainsi à une certaine forme de profusion visuelle, où les genres (cinématographiques et sexuels) se mêlent, le comique se teinte d’angoisse avant de bifurquer vers des explosions cathartiques et charnelles. Vaste et abondant programme, qui fait de Ratchapoom Boonbunchachoke un cinéaste à suivre dans les années à venir.

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le 30 août 2025

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Sergent_Pepper

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