Cinq plans, cinq expériences, une question : qu'est-ce que le cinéma ? Lancée là, en 2003, à l'heure où le numérique arrive comme une menace (qui efface les vagues de la mer) ou comme une bénédiction (qui permet de filmer un bout de bois sur la plage avec la légèreté d'un cygne). C'est ainsi que Kiarostami, 60 ans passé, retrouve dans la tentation du numérique le plaisir intellectuel et sensoriel d'enregistrer des image, tout en pariant avec nous sur le devenir de cet art devenu si vite trop vieux - et Kiarostami déjà si sage... Rigoureux mais anti-dogmatique, du côté de l'enfance du cinéma comme de sa maturité, c'est le film d'un artiste qui semble retrouver la matière-même du cinéma. Qu'est-ce que le cinéma, alors ? C'est la mer, c'est la pluie, c'est la lune, c'est des hommes qui marchent et disparaissent, c'est tout ce qui est mouvement, vie, et beauté. Et surtout : ce sont des histoires. Pas question de tourner le dos au récit. Chaque fragment raconte une histoire, installe un suspens. Le bout de bois va t-il disparaître dans l'eau ? Les vieux messieurs vont-ils continuer ensemble ? La pluie va t-elle cesser de tomber ? Les canards cesseront t-ils d'être drôles ? (car oui, Kiarostami est burlesque : des canards entrent et sortent du champs sur une plage, jacassent, on se croirait chez Chaplin : filmés à hauteur d'oeil, les canards sont profonds, exaspérants et hilarants. C'est le premier gag de l'histoire du cinéma qu'on voit ici - parce que Kiarostami disserte sur le burlesque, il a compris a quel point le burlesque est une plage, à quel point celui ci n'est que flux et reflux, vague déferlante de drôlerie et calme de l'eau qui boue, avant une autre tempête, plus grande et brillante encore). Il y a énormément à voir dans ce film merveilleux, on croirait même voir pour la première fois, éprouver le temps pour la première fois. Et il me semble qu'il y a ici le plus beau plan que j'ai vu de ma vie : trois chiens sur la plage attendent. Devant eux, un applat d'océan, un mur de mer. Kiarostami est venu là, a posé sa caméra, réglé son diaphragme et attendu. La journée s'éclaire, inonde l'image de blanc. Progressivement, sans qu'on ne s'en rende compte à l'oeil nu, les vagues si bleues s'effacent, disparaissent. Là, les chiens attendent, contemplant l'érosion du monde, avant de devenir des ombres noires qui disparaissent dans le blanc de l'horizon. Je crois que je n'ai jamais autant pleuré au cinéma devant des choses aussi simples, aussi pures. Des larmes profondes. Des larmes d'évidence.