Fjord
6.8
Fjord

Film de Cristian Mungiu (2026)

Conservateur à l'insu de son plein gré !

Pour tout avouer, j’avais prévu de ne publier cette critique que quelques jours avant la sortie en salles de cette Palme d’or 2026. Mais l’état d’énervement que m’a causé ce film (vu lors d’une avant-première à Paris !), particulièrement après plusieurs heures de réflexion et d’analyse, me pousse à la publier maintenant, bien en avance. Oui, il fallait que ça sorte. Je ne pouvais plus attendre.


Ce que j’ai lu dans la plupart des critiques professionnelles ou amateurs — très majoritairement positives —, c’est l’absence de manichéisme et celle de prise de parti nette. Je ne suis absolument pas d’accord avec ce point. Au contraire, avec Fjord, Cristian Mungiu prend clairement parti. Et ce n’est absolument pas ce que je lui reproche. Libre à lui de le faire. Non, ce que je lui reproche et ne lui pardonne pas, c’est qu’il essaye de le dissimuler. C'est faire preuve d'une grande malhonnêté.


Alors, le film s'inspire fortement de l'affaire Bodnariu, une histoire réelle dans laquelle une famille roumano-norvégienne évangélique s'était vu retirer ses cinq enfants par le Barnevernet, le service norvégien de protection de l'enfance, sur la base d'accusations de maltraitance qui se sont révélées infondées. À partir de là, j’aurais compris que l'envie du cinéaste, touché par cet événement, d’en découdre par rapport à cet épisode passé qui a mis en avant des tensions entre Norvégiens et Roumains. Mais non, il ne l’assume pas.


Et il y a une séquence — a priori insignifiante — qui signale immédiatement qui sont les méchants de l’histoire pour Mungiu. Lorsque les services sociaux débarquent chez la famille conservatrice — les Gheorghiu — pour emmener leurs enfants, leur voiture écrase négligemment la boîte aux lettres de la famille et ils repartent sans en avoir rien à faire des dégâts matériels qu’ils viennent de causer. Je pense que ces quelques secondes en disent très long. Il y a un autre moment visuel qui est révélateur : lorsque la mère conservatrice apprend qu’elle et son mari sont accusés de maltraitance et que leurs gosses vont leur être retirés, le tout se passe devant une baie vitrée sur laquelle le drapeau norvégien flotte ostensiblement et écrase complètement le plan. Le personnage de l’espèce de « procureur » durant les scènes de procès est écrit de manière à le rendre tellement détestable, notamment en lui faisant enchaîner, sur un ton bien suffisant, des remarques puériles sur les méthodes éducatives roumaines et sur les membres de la communauté du pays s’étant déplacés pour soutenir la famille accusée, qu’instinctivement le spectateur se sent obligé de prendre fait et cause pour les accusés. Le réalisateur aurait pu dépeindre à la place un fonctionnaire simplement froid, très à cheval sur les lois, rappelant qu'à partir du moment où on pénètre dans un autre pays on se doit d'en respecter les lois, mais non… Ce qui a pour conséquence que même si le monsieur avait énoncé une remarque pertinente, personne n’aurait eu envie de la prendre en compte, étant donné la personnalité du messager.


Et là, déjà, j’en entends certains et certaines me répliquer : « Ouais, mais tu oublies que les parents conservateurs sont montrés comme des homophobes. » Alors, pour moi, c’est un progressisme de façade, car les scènes d'homophobie des parents remplissent uniquement les fonctions de se défausser du reproche de conservatisme (ce qui n’aurait pas été apprécié du tout par les milieux du septième art !) et de cocher une case appréciée dans les festivals du type de Cannes (objectif pleinement réussi, on ne peut pas le nier !). Ce qui trahit leur caractère peu sincère, c'est qu'elles n'ont aucune conséquence narrative pendant une énorme partie du film. Et cela révèle la faiblesse la plus grave de tout le long-métrage : le fait que les enfants restent délibérément un angle mort.


Encore, si Mungiu avait montré dès le début qu’ils allaient rester à l’état de quasi-silhouettes, au moins, je n’aurais pas été tenté de le qualifier d’hypocrite. Mais non, il nous introduit les enfants aînés — enfin, surtout la fille — comme des personnages à part entière. Leurs relations (principalement concernant le rapprochement entre la fille aînée du couple, Elia, et sa voisine du même âge, Noora !), leurs dialogues, leur intériorité, leurs petites rébellions semblent promettre un développement bien consistant. Puis ils disparaissent presque entièrement au profit de la mécanique judiciaire parentale. Pour moi, ce n'est pas un oubli, c'est une façon d'esquiver et de s'esquiver. Montrer les enfants comme des sujets autonomes aurait obligé le film à affronter les questions qu'il préfère contourner : qu'ont-ils vécu réellement ? qu'est-ce qu'ils pensent de tout cela ? est-ce qu'ils apprécient ou non certains aspects de leur existence dans les familles d'accueil ? Pour en revenir à la première question, leurs témoignages auraient pu soit confirmer l'abus, soit l'infirmer. S’ils avaient confirmé l’abus, cela aurait été à l’encontre des sympathies pas si bien cachées du réalisateur ; s’ils l’avaient infirmé, le film aurait pris le risque d'apparaître beaucoup plus nettement comme un plaidoyer en faveur de la famille accusée (que l'on y adhère ou non, au moins, il y aurait eu le mérite de la franchise !).


La réintroduction, sur la fin, du thème de l’homophobie — ce qui semble sortir de nulle part, vu que cette question n’avait pas été du tout creusée auparavant, particulièrement parce que les enfants avaient été rapidement laissés de côté — est juste là pour donner l’impression que le cinéaste s’est réellement préoccupé de la progéniture et que son film ne défend pas — sans trop de réserves — la famille conservatrice.


Ce qui ajoute à l'énervement, c'est que Mungiu esquisse plusieurs développements d'une vraie subtilité qu'il n’approfondit pas. Une scène montre Noora se comporter mal avec sa mère et son beau-père — suggestion fugace qu'une éducation permissive produit aussi ses propres dysfonctionnements. Une autre montre Noora chantonner une chanson religieuse apprise chez les Gheorghiu (peut-être parce qu’elle est touchée par un élan de spiritualité, peut-être parce qu’elle se sent plus proche du modèle éducatif de ses voisins, peut-être parce qu’elle l’associe à la fille dont elle est tombée amoureuse !), provoquant la réaction choquée de son beau-père progressiste — image saisissante du sectarisme laïque qui ne se reconnaît pas comme tel. Ce sont là de vraies occasions de démontrer la thèse du film sur le fondamentalisme de tous bords, plutôt que de simplement l'affirmer. Mungiu ne les saisit pas. On voit les possibilités d'un film plus ambitieux et plus honnête qui aurait pu exister. C’est plus que dommage.


On a une sous-intrigue superflue à travers la personne d'un vieillard en fauteuil roulant, membre de la famille voisine progressiste, dont la présence paraît moins répondre à une nécessité dramatique qu'à un objectif de caractérisation. Sa fonction est transparente : montrer que la mère conservatrice est quand même une bonne personne, en la faisant s'occuper de lui avec douceur.


Mais sa dernière apparition est plus problématique encore : mourant, il annonce à la mère que Dieu lui a dit qu'elle récupérera ses enfants. C'est à la fois une prophétie narrative qui tue toute tension sur l'issue du procès, et une manipulation émotionnelle bien calculée — on ne contredit pas un mourant, qui fait office d'oracle bienveillant. La religion y est ici instrumentalisée.


Mungiu a pourtant eu l'intelligence d'introduire un personnage potentiellement fort : la mère de Noora, avocate progressiste et laïque, qui choisit de défendre la famille conservatrice. C'est exactement la tension morale intéressante que le film promettait : une femme qui défend des gens dont elle ne paraît pas partager les valeurs.


Mais l'une de ses dernières apparitions sabote tout cela.

On la voit accueillie chaleureusement par la communauté roumaine et religieuse, recevant même un bouquet de fleurs. En lui offrant cette récompense émotionnelle, Mungiu ne montre plus une avocate fidèle à un principe malgré ses possibles désaccords : il montre une femme qui côtoie symboliquement le camp des bons, absorbée et validée par la communauté qu'elle a défendue. C'est le même mécanisme que le vieillard mourant qui prédit le retour des enfants,

à savoir chaque fin de parcours individuel dans le film pointe dans la même direction. L'accumulation est implacablement révélatrice. Il n'y a pas d'ambiguïté, de complexité, c'est un plaidoyer pro domo soigneusement déguisé.


Sinon, point nettement moins important, mais il fallait que je le signale tout de même : l'usage généralisé de l'anglais comme langue du couple est une concession commerciale compréhensible — coproduction entre six pays, acteurs internationaux. Mais qu'une femme norvégienne ayant vécu et élevé ses enfants pendant des années en Roumanie ne parle jamais roumain avec son mari est narrativement peu crédible. Le film fait passer sa lisibilité internationale avant la cohérence du monde qu'il prétend décrire avec une rigueur documentaire — ce qui est paradoxal pour un cinéaste dont c'est précisément la marque de fabrique — et aussi, sûrement, parce que Renate Reinsve n'avait pas eu le temps ou la volonté (ou personne ne le lui avait demandé tout simplement !) d'apprendre la langue de Mihai Eminescu.


Bref, cette Palme d'or est un film qui se veut subtil, équilibré, mais qui, en réalité, trébuche sur sa propre malhonnêteté. Cristian Mungiu y esquisse des pistes passionnantes — le fondamentalisme sous toutes ses formes, la complexité des rapports humains, la tension entre justice et préjugés — pour mieux les abandonner au profit d’un plaidoyer biaisé, d'un faux débat. Je me répète, mais ce n’est pas le fait qu’il prenne parti qui me dérange, c’est qu’il prétende ne pas le faire, tout en manipulant le spectateur avec des symboles lourds, des personnages caricaturaux et des résolutions narratives trop commodes (et si les mêmes affligeantes techniques scénaristiques avaient été à la place au service du progressisme, là aussi, je n'aurais pas retenu mes coups !). En oubliant les enfants, il évite la question centrale : et eux, dans tout ça ? Leur absence criante révèle moins une omission qu’un choix délibéré de contourner ce qui aurait pu donner au film une vraie profondeur morale. Fjord est donc un long-métrage frustrant, un film qui aurait pu être très bon s’il avait osé affronter ses propres contradictions au lieu de les dissimuler sous des couches de progressisme de façade et du lamentable pathos bien calculé.

Créée

le 8 juin 2026

Critique lue 603 fois

Plume231

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