La plupart des grands réalisateurs sont des manipulateurs et ne demandent pas notre consentement pour aller au bout de leur cheminement. En la matière, Fjord se révèle un exercice assez vertigineux, plus encore que dans tous les films de Cristian Mungiu, désormais double palmé cannois. La question qui reste posée est celle de l'origine des bleus, arborés par deux enfants d'une famille roumano-norvégienne, qui vient de s'installer dans un petit village nordique. Aurons-nous la réponse à l'issue de la projection ? Attendez, ce n'est pas aussi simple, dans l'esprit de Mungiu, qui entend bien nous ballotter entre deux versions opposées, tout en ne semblant pas vouloir trancher entre une plutôt qu'une autre. D'un point de vue purement narratif, la mise en scène addictive du cinéaste n'a pas de mal à nous maintenir sous pression et c'est même du grand art. Mais tout de même, qui a donc raison et qui a tort dans la manière d'éduquer sa progéniture ? Réfléchissez et faites votre religion, le film tangue à droite puis à gauche et si ce n'est pas une forme de perversité, cela y ressemble peut-être. Le cinéma de Mungiu n'avait sans doute jamais été aussi clivant que dans Fjord, car il confronte là deux manières très différentes d'envisager un modus vivendi familial. Et toujours cette interrogation lancinante : quel est celui qui est le bon ? Malicieux, le cinéaste roumain ne nous ménage pas et tant pis si l'on ressort un tantinet agacé. Il s'agit bien de cinéma, largement au-dessus de la moyenne habituelle des productions actuelles. Est-ce que cela valait une Palme d'Or ? En voici une autre bonne question !