Fragments for Venus, court-métrage d’Alice Diop, n’est pas d’emblée facile à regarder en lui-même : il gagne à être replacé dans son contexte de production.
Certes, on voit bien la logique du discours quand on entend énoncer sur fond noir des titres d’œuvres qui disent, comme si de rien n’était, la femme noire asservie et brisée ; quand on voit une femme noire déambuler seule avec lenteur dans un Louvre silencieux en regardant des toiles représentant des beautés blanches et s’arrêter sur des détails de toiles qui montrent d’autres beautés, noires celles-là et dans un rôle servile ; quand la caméra de Diop donne à voir, dans la deuxième partie du film, une autre façon de regarder une jeune fille noire, dans un Brooklyn bruissant des bruits de la vie, qui restitue à la femme noire son propre regard et une représentation qui ne le nie pas.
Mais l’entreprise prend pleinement sens lorsqu’on replace le film dans le réseau de références explicité par son générique, qui précise que le film est inspiré par le poème de la poétesse noire américaine contemporaine Robin Coste Lewis, « Voyage of the Sable Venus », traduit sous le titre « Le Voyage de la Vénus noire » dans l’édition du recueil de Robin Coste Lewis parue en 2025 chez Gallimard. Ce poème a fait l’objet d’une lecture-performance d’Alice Diop dans le cadre du Festival d’automne de Paris fin 2025 et, en 2026, du Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles. C’est là que j’ai vu le film de Diop pour la deuxième fois, projeté après sa superbe performance (une lecture faite d’une voix maitrisée et fragile en même temps, sans grande mise en scène, devant un bureau semblant reconstituer le sien) et que ce qui m’était d’abord apparu comme une œuvre expérimentale qui m’avait laissé un peu froid (quoique intéressé) se transformait en geste militant cinématographique.
Et je voyais cette fois la dédicace à Nona Faustine, photographe noire américaine décédée en 2025, dont le travail fait clairement écho à l’œuvre de Robin Coste Lewis et d’Alice Diop, j’écoutais mieux la chanson de Meshell Ndegeocello, diffusée pendant le générique de fin, « Thus Sayeth The Lorde » – jeu de mots faisant référence à la poétesse noire lesbienne américaine, Audre Lorde.
Finalement, j’avais besoin, pour regarder ce film, de transformer mon regard, de voir ce que j’avais déjà vu sans le voir – ce qui est précisément le propos de Diop : et je me suis senti davantage concerné par Fragments for Venus, qui cessait d’être pour moi une expérience intellectuelle pour devenir une expérience sensible.