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le 3 janv. 2022
SuivreDumont s'exporte
Dumont s'exporte et ça lui réussit magnifiquement bien. France est peut-être, malgré les apparences, le film de Dumont qui se rapproche le plus de ce qu'il pouvait faire avant P'tit Quinquin,...
En cette fin d'année, il est l'heure de se rappeler les quelques films qui de 2021 restent, dans les mémoires je ne sais pas, en tout cas dans la mienne. France est assurément de ceux-là, plus que tout autre même. Ce n'est pourtant pas le meilleur film de l'année, mais c'est certainement le plus étonnant.
Déjà, c'est la première fois que j'aime un film de Bruno Dumont, qui je trouve est un cinéaste dont on perçoit - je perçois - trop l'ambition et pas assez le talent. Je vois bien qu'il cherche la grâce dans le nul, mais cette grâce, je ne la vois pas. Je ne vois que la recherche de la grâce. Avec France, la grâce, je l'ai vue. Même après, j'ai essayé Twentynine Palms et La Vie de Jésus et ça n'a pas marché. Il n'y a que France qui m'aille.
Qu'y a-t-il de plus dans ce film alors ? D'abord il y a des choses triviales : il y a Paris, le luxe, les incroyables tenues de Léa Seydoux, et oui j'avoue tout ça me plaît, ou plutôt m'attire, davantage que la misère du Nord-Pas-de-Calais. Il y a aussi cet appartement totalement improbable, une espèce de cercueil géant pour bourgeois déprimés ; on n'a jamais vu ça, ni au cinéma ni dans la vie, c'est une pure création, ça dépasse totalement le cadre de la critique des médias dans lequel on pourrait bêtement enfermer le film. Ce qui est beau avec cet appartement c'est qu'on ne peut pas le réduire à une idée ; on ne peut pas dire : cet appartement veut dire que (que France est déprimée, que sa vie est d'une tristesse sans nom, qu'elle a un goût plus que douteux en matière de décoration... - bien sûr il y a un peu de tout ça mais il y a plus). En un mot, cet appartement est évocateur, il n'est pas signifiant.
D'une certaine manière, l'on pourrait dire que tout à la fois le film, son personnage central, ainsi que le pays dont il et elle tirent leur nom est comme cet appartement : luxueux, riche, mais en même temps au bord du gouffre, sinistre, et en même temps faux, toc. Car France est de ces films bancals dont on ne saurait vraiment dire si c'est de l'art ou du cochon. L'on y retrouve bien la nullité typique du cinéma de Dumont, mais ici ce n'est pas la nullité de ceux qui parlent peu et mal, mais celle de ceux qui parlent trop et trop bien. France a fait de la langue son métier, mais sa langue est ampoulée, inutilement complexe ; quiconque a déjà entendu une présentatrice télé sent bien qu'il y a quelque chose qui cloche dans ses présentations, tout comme il y a quelque chose qui cloche dans ses tenues, ses coiffures, son appartement, ou le simple fait qu'elle fasse à la fois du plateau et du terrain. France ne correspond à rien de réel, et il semblerait qu'elle-même le sache - là est son drame.
Que le film critique les médias par le truchement de son personnage central, cela va sans dire, et que France de Meurs soit un personnage misérable sous bien des aspects relève du truisme. Pourtant, mais sans que l'on voie vraiment comment il s'y prend, le film nous fait éprouver pour elle de la sympathie, et je dirai même une certaine forme d'admiration. Qu'elle perde son fils et son mari dans un rocambolesque accident de voiture n'en est pas la cause ; le fils et le mari en question étant des personnages très secondaires si ce n'est transparents, voire méprisables en ce qui concerne celui qu'un Benjamin Biolay veule au plus haut point incarne à la perfection (sans que son talent d'acteur en soit la raison principale). Ici, il faut saluer la prestation de Léa Seydoux qui trouve dans le film un rôle qui lui va comme un gant, peut-être le rôle de sa vie. Elle est tantôt belle et laide, tantôt élégante et vulgaire, tantôt horripilante et émouvante, voire les deux en même temps. Et puis il y a ses larmes, que l'on ne saurait passer sous silence, car France pleure beaucoup, trop sans doute. On ne saura jamais vraiment pourquoi elle pleure, c'est le grand mystère du film. On peut se dire qu'elle pleure car elle est seule, ou car elle réalise que sa vie n'a pas de sens, mais on peut aussi se dire que c'est plus, ou moins. On pourrait l'imaginer rebelle, mais si on la voit quitter le costume de présentatrice qui l'a rendue célèbre, c'est pour le retrouver plus tard. Ses larmes sont le plus qu'elle puisse faire.
S'il fallait trouver un sujet à France, je m'aventurerais à dire que le film est une quête du réel, mais une quête impossible car elle se heurte toujours à des couches de représentation. Si à première vue le film déconstruit le système manipulateur de la télévision, il ne peut le faire que dans la mesure où lui-même est un film et donc aussi un système manipulateur - ce dont il ne se cache pas. Si France se rend dans un pays en guerre ou voyage avec les migrants, la rencontre ne se fait jamais car tout ce que l'on voit de là-bas est aussitôt transformé en contenu pour la petite lucarne. Quant aux pauvres dont elle se voudrait la bienfaitrice (que ce soit à la soupe populaire ou à la suite d'un ridicule accident de scooter), ils la renvoient sans arrêt à son statut de célébrité riche et belle qui ne peut susciter chez eux qu'admiration béate ou dégoût envieux. Même quand notre héroïne semble enfin s'être départi de son masque de présentatrice et pouvoir entretenir une relation vraie avec quelqu'un, celui-ci s'avère un autre journaliste avide de scoop, et même quand la mort frappe, elle est filmée comme une publicité. Finalement, le réel surgit à la fin du film, à l'occasion de l'interview de l'épouse d'un tueur odieux. Les questions de la journaliste sont sournoises, brutales, mais la femme garde sa dignité et quand France lui demande pourquoi elle a épousé un homme dont elle savait qu'il avait tué, elle répond "si on ne croit pas que les gens puissent changer, on ne croit en rien." France est ébranlée et elle mettra à profit cette maxime dans sa vie personnelle, laissant une chance au journaliste éperdu d'amour pour elle. Pour autant, elle ne peut se débarrasser complètement de son ignominie bourgeoise lorsqu'elle lâche devant l'autel érigé en la mémoire de la victime un "c'est vraiment horrible" de circonstance, et d'une banalité sans nom. Le personnage ne sera donc ni sauvé ni condamné, il reste dans cet entre-deux qui est l'espace de prédilection du cinéma.
Dans tout ça, je n'ai même pas parlé de ce qui est pour moi la scène la plus marquante du film (bien qu'il y ait un grand nombre de moments qui me reviennent en tête), à savoir celle du dîner de charité, et notamment le moment où un richissime homme d'affaires d'un âge avancé se lance dans une tirade sur la nécessité du partage, dans un élan communiste qui s'il peut être taxé d'hypocrite n'en semble pas moins sincère. L'homme finira par s'étouffer, son corps ne pouvant supporter le paradoxe entre son logos et son ethos. La beauté de cette scène tient précisément dans l'apparente sincérité du locuteur, et ce alors que le contenu du propos est en totale contradiction avec celui qui le tient. Ce mélange de faux et de vrai, de beau et de laid, c'est toute la singularité de ce film, c'est de là que naît son étrange aura.
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Créée
le 31 déc. 2021
Critique lue 147 fois
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le 3 janv. 2022
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