Avec Mad Max : Fury Road sorti en 2015, George Miller revenait à sa mythologie post-apo désertique et nous assénait en pleine tronche l’inattendu : trente ans après le troisième opus, Fury Road se posait comme un film d’action miraculeux, ridiculisant les poursuites abracadabrantesques de Fast and furious and co et renouant avec le sens sacré du cinéma spectacle. Caractérisation travaillée, séquences d’action aussi lisibles que débridées, iconographie marquante, bag guy et anti-héros iconiques. En matière d’action n’avait plus vu ça depuis... des lustres.
Porté par une critique dithyrambique mais loin d’exploser le box-office à sa sortie en salles, le film de Miller renfloua suffisamment les caisses de ses investisseurs pour permettre au cinéaste de rêver Fury Road comme le premier opus d’une nouvelle trilogie. Le second film serait une préquelle axée sur la jeunesse de Furiosa, personnage immédiatement apprécié des fans pour la prestation charismatique de Charlize Theron dont le personnage se révélait être le parfait pendant féminin de Max et lui volait même la vedette (un choix voulu par Miller qui réserva néanmoins plusieurs beaux morceaux de bravoure à son anti-héros fétiche). Le troisième film prévu quand à lui, initialement intitulé Mad Max : Wasteland, reviendrait sur ce nouveau Max Rockatansky incarné par l’excellent Tom Hardy.
Après la superbe parenthèse de Trois mille ans à t’attendre, George Miller retrouva donc son univers de prédilection et livra en 2023 ce Furiosa : A Mad Max Saga. Mais l’échec commercial et semi-critique du film, aussi étonnant qu’injuste, semble avoir sonné comme un coup d’arrêt à cet univers pourtant fascinant. Dommage, car, sans retrouver la virtuosité de Fury Road qui bénéficia d’un bel effet de surprise sur ses spectateurs de 2015, Furiosa reste une superbe préquelle dédiée à la guerrière manchot, en plus d’être certainement le meilleur film post-apocalytique de la décennie (pour l’instant).
On assiste ici donc à la génèse d’un personnage dont les origines et les motivations nous étaient révélées par bribes dans Fury Road. La Furiosa enfant est ici incarnée par Alyla Browne. Adolescente vaillante, elle est rapidement enlevée à son clan et à la Terre verte. Sa mère, évoquée dans le précédent film, partira à sa rescousse et l’on se doute bien de ce qu’il adviendra. Le motif de la vengeance n’est pas une composante indispensable de l’univers de Mad Max, même si elle en est à sa source (voir le film de 79). En ce sens, Furiosa subira durant la première heure de film un traitement quasi-similaire infligé à Max durant la première heure de Fury Road : retenue captive, la jeune fille restera passive durant la moitié de l’histoire, témoignant de la cruauté "sophistiquée" de son geôlier, Dementus, un seigneur de guerre tout en verve, à la soif de pouvoir insatiable, et du conflit qu’il va déclencher contre Immortan Joe pour lui voler progressivement tous ses haut-lieux de pouvoir (Petroville, le Moulin à balles). Échangée entre les deux hommes lors d’un pourparler, Furiosa va alors découvrir la vie des serviteurs de la Citadelle. À travers elle, Miller explore un peu plus le fonctionnement de ce haut-lieu de la tyrannie humaine, condamnant les femmes aux rejetons difformes à servir de "vaches à lait", les jeunes hommes à n’être que de la chair à canon interchangeable, et les petites filles à devenir l’objet de trocs aux objectifs malsains. Rien qui n’ait jamais existé réellement dans l’Histoire humaine, Immortan Joe cherchant à tout prix à pérenniser sa descendance via les gènes d’une matrice en bonne santé, quand d’autres (Rictus) profitent de leur place privilégiée pour s’adonner à leurs penchants pervers et pédophile. La transition entre la petite Furiosa prisonnière et la jeune Furiosa clandestine (incarnée par Anya Taylor-Joy) jouant le War Boy pour passer inaperçue sera l’occasion d’une ellipse que certains pourront juger peu crédible (comment Furiosa a-t-elle pu cacher le secret de sa féminité tout ce temps ?) mais qui servira à projeter l’intrigue vers ce que tout fan de la saga est en droit d’en attendre : l’action.
C’est ainsi qu’au bout d’une heure de métrage, Miller nous offre une formidable scène de course-poursuite dont le convoi pourchassé cligne tout autant de l’oeil à Fury Road qu’au morceau de bravoure final de Mad Max 2. C’est par le biais de cette séquence que Furiosa sort enfin de sa passivité pour faire ses preuves et véritablement "exister" dans l’action. Sous l’égide de Praetorian Jack, un chef de convoi qui découvre que le mystérieux clandestin providentiel est une jeune femme, Furiosa bénéficiera de sa protection et de son mentorat, ce dernier se révélant suffisamment fiable et bienveillant avec elle pour que celle-ci lui accorde sa confiance, voire même, au fil du temps, son affection. Un attachement que Miller filme comme un amour pur et platonique, dans la vie d’une femme qui a été élevée puis a grandi dans la défiance et la haine du genre masculin, porteur de souffrance, d’injustice et de destruction. En cela, Jack est la première exception (avant Max) que rencontrera Furiosa. À tel point que, lorsqu’il la libère de ses obligations et l’autorise à partir, Furiosa fera preuve de loyauté et restera à ses côtés, lui proposant plus tard de s’enfuir avec elle. Pris dans une guerre de territoires que se livrent deux tyrans très différents l’un de l’autre (Dementus, qui porte bien son nom, est insatiable, imprévisible et arrogant, là où Immortan fait toujours preuve de pragmatisme), les deux amants tenteront alors de fuir cette folie avant que celle-ci ne les rattrappe dans toute sa violence.
Le personnage de Furiosa bénéficie ainsi d’une trajectoire basée sur la motivation de la survie, de la fuite, et enfin de la vengeance. En seulement deux séquences d’action formidablement menée, George Miller mythifie son héroïne en en faisant une survivante aussi taciturne que rusée, particulièrement agile et redoutable dans le maniement des armes à longue portée (chose qu’elle a hérité de sa mère et qui, ironiquement, sera reconnu par Max lors d’une scène de Fury Road où l’ancien flic "cèdera" le fusil à Furiosa, meilleure tireuse que lui).
Une seconde ellipse de "quarante jours" (la fameuse "Guerre de 40 jours") servira à parachever la transformation iconographique de Furiosa avec son crâne rasé, son front enduie de cambouis, et son bras mécanique. Une ellipse qui, en plus de servir d’allégorie à la longue inclinaison belliciste des hommes qui n’ont cessé de s’entretuer à travers la grande histoire, s’acheminera vers une confrontation finale aux antipodes des attentes. Se détournant du sempiternel "pugilat" final, George Miller préférera confronter Dementus à sa nemesis en transformant leur duel en joute verbale tournant autour de la recherche de sens dans un monde qui n’en a plus. Une recherche de sens qui se traduit par la cruauté et la domination, Dementus révélant alors s’être tourné vers la violence pour surmonter le deuil de sa famille (un peu comme Negan dans The Walking Dead) et ne pas devenir "fou". C’est en reconnaissant en Furiosa la petite Dee qui fut sa captive et sa protégée (la fameuse peluche liant les deux personnages), qu’on pourra se remémorrer toute l’ambivalence de ce chef de guerre envers la gamine, qu’il préserva de la cruauté d’une mise à mort barbare, qu’il sauva d’un groupe de cannibales, et qu’il rechigna à céder à Immortan, allant même jusqu’à se présenter comme son père. Masochiste (la scène des tétons) et soulignant lui-même sa résistance à la douleur, tout comme Furiosa a su survivre à l’amputation de son bras "tatoué", c’est par le parallèle qu’il fera entre elle et lui que prendra finalement racines (dans tous les sens du terme) la quête de rédemption de l’héroïne dans Fury Road, Miller concluant son film en raccrochant parfaitement les wagons entre les deux opus. En cela, si l’on repense à la fin de Fury Road à l’aune de l’appropriation de la petite Furiosa par Immortan Joe dans cette préquelle, la réplique "Remember me ?" lancée par Furiosa à Immortan avant de le tuer peut désormais prendre une double signification : celle d’une générale renégate déterminée à se débarrasser d’un tyran objetisant le sexe féminin, et celle d’une femme demandant à un pourri s’il se souvient qu’elle était la gamine qu’il avait autrefois échangé avec Dementus.
Bref, avec ce prequel qu’il aura tout de même mis neuf ans à orchestrer (un litige avec la Warner aura considérablement retardé la mise en chantier du film), George Miller confirme qu’il reste non seulement un des réalisateurs les plus importants toujours en fonction après cinquante ans de carrière, mais aussi un formidable créateur d’univers. S’il cède ici un peu plus à la nécessité des effets numériques plutôt que physiques par rapport à Fury Road, le cinéaste australien n’oublit pas de composer ses trois grandes séquences d’action en s’appuyant sur le savoir-faire de cascadeurs rendant le spectacle bien plus crédible, percutant et réaliste que les péripéties abracadabrantesques d’un Dom Torreto et sa clique de potes ressuscités. Toujours épaulé par Nico Lathouris au scénario, Colin Gibson aux décors et Tom Holkenborg à la musique, Miller est d’autant plus admirable qu’à 80 ans, son amour pour le genre ne s’est pas tari, le cinéaste mettant visiblement ici tout son coeur à enrichir un univers qu’il a créé et qui a servi d’influence à bon nombre d’autres "copieurs" ces quatre dernières décennies. Il peut ici compter sur un casting de choix, le film reposant essentiellement sur les prestations de Anya Taylor-Joy qui reprend à merveille le rôle autrefois magnifié par Charlize Theron, campant une héroïne aussi endurcie que déterminée, et mue par le même rêve édenique, et sur celle de Chris Hemsworth, seigneur de guerre aussi charismatique que cruel et ambivalent. Toujours prompt à ajouter un grain de folie à ses personnages, Hemsworth nous offre ici un bad guy d’anthologie, un de ceux, très rares, que l’on adore détester. Au-delà de ces deux stars, Miller réemploie certains des acteurs de Fury Road dans leurs rôles respectifs (à l’exception du regretté Hugh Keays-Byrne, remplacé ici par Lachy Hulme qui incarne aussi Rizzdale Pell, l’homme de main borgne de Dementus) : John Howard revient en Mange-personne, Angus Sampson en Organic Mechanic, Nathan Jones en Rictus Erectus. Même Josh Helman, le War Boy Slit dans Fury Road, hérite ici d’un tout autre rôle, celui de Scrotus. Certaines "gueules" anonymes (un miséreux difforme, un War Boy...) du précédent film sont entrevues quand des nouveaux comme Tom Burke (Praetorian Jack), Charlee Fraser (Mary Jo Bassa, la mère de Furiosa) et Elsa Pataky (dans un double rôle) complètent la distribution.
Reste la frustration de ne pas retrouver le mythique "Mad Max" Rockatansky.
Enfin, pas tout à fait.
Il faut dire que Miller aura autrefois consacré toute une trilogie au cheminement de son anti-héros. Le deuil, la vengeance et la rédemption, Max les a déjà éprouvé durant la première trilogie. Conscient qu’il doit toute sa carrière à son anti-héros légendaire, Miller nous gratifiera juste d’un superbe plan de quelques secondes nous montrant Max de dos, surplombant un désert que traverse la jeune Furiosa, blessée à mort, farouchement déterminée à survivre.
Et ce sera tout.
Fidèle à son statut d’anti-héros farouchement neutre et individualiste (dans Mad Max 2, il était le lointain témoin d’un viol et d’un double meurtre mais ne paraissait pas s’en émouvoir), Max n’interviendra pas. Il ne se précipitera pas au secours de la gamine épuisée dans le désert, ne fera preuve d’aucune intrusion dans la construction du personnage de la jeune Furiosa. Debout à côté de son Interceptor, il reste chronologiquement toujours aussi difficile à situer dans la saga que dans Fury Road. Sa vengeance, il semble l’avoir déjà obtenu tant il ne pense déjà plus qu’à lui-même, attend et contemple cette désolation. Sans autre but évident que de survivre dans un monde où il n’est pas le seul homme devenu "mad". À moitié fou certes, il s’avérera pourtant être un des derniers sur lesquels Furiosa pourra compter. Avant de disparaitre aussi vite à la fin de Fury Road qu’il est apparu dans ce grandiose Furiosa.