En quelques lignes

Chris file le parfait amour avec Rose, avec qui il se rend dans l’Upstate New York pour rencontrer sa belle-famille. Ah, oui : Chris est noir, Rose est blanche. Dans une Amérique post-raciale, on pourrait croire que cela ne change rien – et pourtant.


Et en un peu plus

Le genre du film d’horreur constitue depuis longtemps un terrain propice à la réflexion et à l’engagement socio-politiques. Si George Romero et ses zombies, incarnations sidérantes de la ségrégation raciale ou du consumérisme sauvage aux États-Unis, en sont peut-être les plus fameux représentants, l’histoire du cinéma suinte de films qui apparaissent comme autant de symptômes des maux de la société dans laquelle ils s’inscrivent.

Ainsi, lorsque Tobe Hooper balance à la face du monde son mémorable Texas Chainsaw Massacre, ce sont les affres d’une Amérique en pleine guerre du Vietnam, déstabilisée par le choc pétrolier de 1973 et rongée par la misère, qui se lisent sans mal derrière les masques de peau humaine et les crochets de bouchers. John Carpenter quant à lui n’hésite pas à critiquer au lance-flammes la politique ultra-libérale de Ronald Reagan dans son film They live, aussi peu connu par le public que le slogan « Obey » qu’il a démocratisé, devenu mantra des engagements contre l’autoritarisme ou la conformité sociale, est célèbre. Plus récemment, Coralie Fargeat faisait le choix du body horror dans la plus pure tradition cronenbergienne pour porter dans The Substance un discours critique du male gaze et déconstruire l’idéal du corps féminin et du culte de la jeunesse à tout prix.

À cette liste de films qui travaillent à exposer au monde ses errances et souffrances politiques ou sociales à travers la lentille allégorique, à peine déformante parfois, de l’horreur, il faut rajouter Get Out de Jordan Peele, premier film d’un réalisateur connu jusque-là avant tout pour la désopilante shortcom qu’il a créée avec Keegan-Michael Key (Key & Peele), dont l’accueil fut retentissant aussi bien du côté de la critique que du public. Fomenté sous l’ère Obama mais sorti en plein premier mandat de Donald Trump, Get Out s’inscrit dans une veine satirique en faisant le portrait grinçant d’une Amérique post-raciale convaincue d’avoir réglé ses problèmes de ségrégation mais renfermant dans ses souterrains, au sens figuré comme au sens propre, les démons encore bien vigoureux de l’esclavage et du racisme. À travers l’histoire d’un homme noir progressivement pris au piège d’un cauchemar blanc dans lequel les bourreaux n’ont pas les visages de l’alt-right ou du Ku Klux Klan, mais bien de la bourgeoisie libérale américaine, Jordan Peele déploie un récit à couches politiques multiples. À travers le prisme de l’horreur psychologique, il met en scène les questions des violences policières, de la domestication du corps, du mythe du white savior et du racisme scientifique dont la population noire des États-Unis fait encore les frais. Autant de contrepoints à l’idée, régulièrement portée sur le devant de la scène politique, selon laquelle le pays aurait définitivement rompu avec ses vieilles idéologies nauséabondes.

Get Out cherche peut-être ainsi, par l’effroi qu’il convoque dans une trame de plus en plus anxiogène, à conjurer une forme d’(auto-)hypnose blanche qui n’est pas sans rappeler celle que Ta-Nehisi Coates fustigeait dans Une colère noire, lettre à mon fils à travers le motif du « Rêve », vision idéalisée de l’Amérique entretenue par les Blancs où prospérité, liberté et justice seraient définitivement acquises pour tout le monde, mais ignorant les réalités brutales du racisme et de l’oppression subies par les Africains-Américains. L’écrivain, dans une lettre bouleversante adressée à son fils adolescent, entamait la déconstruction de ce Rêve en lui formulant un avertissement aussi lucide qu’effrayant : « Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. »

Dans le cri que son titre exprime, dans les yeux exorbités de l’acteur Daniel Kaluuya capturés dans des plans si iconiques qu’ils inspireront Childish Gambino pour la mise en scène du clip de son morceau culte This is America, c’est certainement un morceau de cet héritage que l’on découvre à notre tour, avec effarement.


Pour le cinéclub,

Olivier Vonlanthen

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Créée

il y a 1 jour

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