Avant-dernier film du Maître, Ginger et Fred est une œuvre d'un foisonnement visuel stupéfiant et d'une richesse d'interprétation incroyable.
Nous sommes en présence du revers de la pièce dont l'avers était la Dolce Vita. Dans Ginger, c'est une ville de Rome plongée dans les Années 80, son fric, ses laissés-pour-compte, ses tas d'ordures fumants côtoyant des hôtels pseudo-luxueux ou des studios télévisés glaciaux, oú les humains ne sont plus que de la chair livrée aux écrans, à l'instar de cette galerie de sosies qui cherchent leur quart d'heure de gloire médiatique warholien.
Premier plan : l'arrivée d'un train en gare, comme un écho au premier film des Frères Lumière, des signaux rouges et bleus partout présents, qui m'ont fait penser à la récurrence de ces 2 couleurs dans Eyes Wide Shut, faisant jonction avec une époque déshumanisée oú les films sont charcutés à la télévision, entrelardés de coupures publicitaires, tout comme ce film-ci. Vertigineuse mise en abîme. Pour lesdites publicités, Fellini se fait plaisir : vulgarité insondable, sexualisation outrancière, laideur visuelle et tape-à-l'oeil. C'est Berlusconi (évoqué deux fois dans les dialogues à travers le vocable "cavaliere") et ses programmes poubelles qui sont évidemment et ouvertement critiqués, fossoyeurs de l'art, de la beauté, de la culture (Proust et Kafka ne sont plus que de grotesques sosies).
Giulietta Massina, superbe de présence à l'écran, d'un grand chic, et un Marcello Mastroianni méconnaissable, sont encore vissés à des exigences artistiques qui n'ont plus lieu d'être, offrant de grands moments de poésie et de nostalgie. Cette nostalgie finissant sur un quai de gare, comme au début du film, et un immense pied de cochon, comme une dernière obscénité.
Les thématiques, nombreuses, s'entrechoquent de manière remarquablement organisée, grâce à un scénario d'une grande rigueur. Les humains sont totalement soumis aux écrans omniprésents qui déversent une soupe à flot continu, captant l'attention de tous et anesthésiant toute pensée. C'est lors des coupures d'électricité, que les écrans sont éteints, que la fausse lumière s'en est allée, que les personnages retrouvent un semblant de communication, à l'instar de cette stupéfiante séquence où Massina et Mastroianni ouvrent à nouveau leur cœur, alors que le plateau est plongé dans le noir, chuchotant des vérités profondes.
En réaction, comme une lutte, un combat perdu d'avance, visuellement, le vieux maître nous convie à une expérience cinématographique extraordinaire : les idées abondent à chaque plan, oscillant entre le sublime et le grotesque, le carnavalesque, le cirque, la baraque foraine où se pavane un travesti nymphomane ou des nains dansant le flamenco.
Quelle ébouriffante virtuosité ! Quelle maestria !
Un très grand film d'un immense réalisateur.