Tous les critiques sont à peu près unanimes pour dire que les deux Gladiator de Ridley Scott ne se valent pas, tant le second n'arrive pas à la cheville du premier. Comment expliquer que deux œuvres cinématographiques qui se ressemblent sur tant d'aspects - deux péplums, deux histoires de vengeance, la même trame narrative, le même réalisateur - aient à ce point marqué différemment les spectateurs ?
Serait-ce simplement la redondance et l'impression de copie ? Un enchainement de scénarii entre les deux opus objectivement absurde ("Lucius est enfin en sécurité", dit Maximus en mourant, et la seconde d'après Lucius est banni de Rome car menacé ??...) ? Le discrédit jeté sur le premier opus (Maximus serait donc en réalité adultère !) ?
On pourrait arguer que Gladiator II n'est pas vraiment une œuvre de Ridley Scott - tout le monde sait aujourd'hui que les films de Scott, Woody Allen ou encore Eastwood ne font plus qu'exploiter une marque, qu'ils ne sont plus vraiment réalisés par lesdits réalisateurs, pour la simple raison qu'il est physiquement impossible à leurs âges avancés de diriger de telles productions -, et que ce dernier n'aurait jamais laissé passer une trame scénaristique si peu cohérente, ni des personnages si inconsistants. Je tente donc ici une analyse comparative des deux films, pour expliquer en quoi Gladiator a pu, à mon sens, laisser une trace si profonde dans l'imaginaire collectif, quand Gladiator II laisse une impression de blockbuster plutôt médiocre.
La trame narrative semble pourtant de prime abord être la même : le héros, victime de l'empereur romain, réduit à l'état de gladiateur et esclave, cherche à accomplir sa vengeance. On ressent pourtant très tôt en quoi Maximus surpasse de loin, en charisme et en consistance - et par là, en intérêt pour les enjeux du film -, le personnage de Lucius. C'est que Maximus est un homme profondément enraciné, et qu'il est en cela, d'une certaine manière, invincible. L'enracinement, cette qualité que la philosophe Simone Weil plaçait comme le premier des besoins de l'homme moderne du 20e siècle, et qui de ce fait manque tant aux spectateurs contemporains .
Enraciné, Maximus l'est à différents titres, qui seront appuyés tout au cours du film. Général adulé par ses propres hommes, pour son courage, sa droiture et son abnégation, on le découvre désintéressé des honneurs et du pouvoir. Il refuse le titre que lui propose Marc Aurèle, et ne vit et se bat que pour des réalités qui le dépassent : Rome, tout d'abord, qui est pour lui "la lumière", et une vie simple auprès de sa famille, qu'il rêve de retrouver pour enfin vivre sa vocation première de père et d'époux - "je ne vis que pour les retrouver", dit-il dans ses prières. Attaché à sa terre et à ses proches, Maximus est également profondément pieux. Il prie les dieux et vénère ses ancêtres. Ainsi, toute sa philosophie de vie, pleinement donnée, se résume dans la formule qu'il lance à ses hommes avant l'assaut contre les Germains : "Ce que l'on fait dans la vie résonne dans l'éternité". Paraphrase laïcisée de l'antienne du Christ répétée plusieurs fois dans les Evangiles : "Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera". Paradoxe théorique dont quiconque pourtant, croyant ou non, peut faire l'expérience : une vie donnée - comme celle de Maximus - est la seule vie réellement vécue, que la mort ne peut atteindre, et toute vie autocentrée se rabougrit sur elle-même.
Face à lui se dresse l'homme profondément déraciné, incarné par le personnage de Commode. Coupé de son origine première, bien sûr, en tant que parricide et enfant qui n'aura jamais été aimé de son père - détruisant sa propre généalogie, Commode annihile par là tout repère et se retrouve alors même, sans surprise, incestueux dans son désir pour sa propre sœur. Auto-sacré empereur par son acte meurtrier, divinisé chez les Romains, Commode est aussi l'homme sans dieu, qui s'érige lui-même en idole et ne vit alors que pour sa jouissance propre - incarnée ici dans son sadisme devant les jeux du cirque et ses états d'âme d'enfant capricieux. Il ne gouverne que pour dominer, loin de chercher l'intérêt supérieur de Rome. Enfin, toute sa vie est mordue par le vice de la jalousie à l'égard de Maximus, vice dont on sait qu'il relève d'abord d'une haine de soi.
Ainsi tout le récit de Gladiator, qu'on réduirait à tort à une banale histoire de vengeance, raconte la tentative désespérée d'un homme déraciné, vide, à de multiples égards déjà mort, d'emmener dans sa chute et son autodestruction maladive un Maximus profondément enraciné qui, à ce titre, ne peut d'une certaine manière pas être vaincu. Gladiator prend ainsi des airs de récit de la Passion, où le Malin tente par tous les moyens possibles d'atteindre les failles d'une victime innocente, mais ne peut que perdre ce combat - on voit comment Commode, perdu au milieu de son immense palais orné de dorures et de vanités, sombre toujours plus bas dans la solitude et la folie, à mesure qu'il tente de détruire Maximus et tout ce qui lui est cher. Ce n'est d'ailleurs certainement pas un hasard si Scott fait périr le personnage de Commode par sa propre arme, comme auto-consumé par sa propre jalousie. Qu'importe dès lors de voir Maximus mourir aux côtés de l'empereur : l'un sera élevé et honoré, quand l'autre restera méprisé de tous et disparaitra dans l'oubli.
Bien sûr Maximus n'est pas le Christ, et Ridley Scott cherche tout de même à en faire un héros hollywoodien, et à flatter son public au travers de nombreux combats aussi spectaculaires que sanglants. Maximus reste un homme et vacille plus d'une fois au cours du récit, parfois rejoint par le cycle infernal de la violence, ce qui le rend plus humain et permet sans doute au spectateur de davantage s'y identifier.
Malgré cela, quelle différence de consistance avec le Lucius du second opus ! Ce dernier ne s'appuie sur aucune des fondations qui font la solidité de Maximus. On découvre un homme qui dès les premières scènes, déclare ne croire en rien : "Tu n'as pas fait tes offrandes avant le combat", déclare Jugurtha, ce à quoi Lucius répond "je préfère sacrifier du Romain" ; un esprit matérialiste donc, et au passage bien trop moderne pour son époque et par là peu crédible... Plus étonnant encore, le discours de Lucius à destination de ses hommes avant le combat est le miroir inversé de celui de Maximus : là où le général romain vantait la transcendance des actes qui "résonnent dans l'éternité", galvanisant des soldats jusqu'à les faire rire de la mort "Si vous vous retrouvez tout seul, chevauchant dans de verts pâturages, n’en soyez pas troublés, car vous êtes à l'Elysée et vous êtes déjà morts ! », Lucius déclare au contraire "Là où la mort est, vous n'êtes pas", en Numidie, puis aux gladiateurs du Colisée, "Il est ici question de survivre !". La survie au lieu de la gloire immanente, voilà des motivations au combat bien différentes... Par ailleurs, Lucius a certes une compagne, mais leur couple parait hélas trop peu consistant et réaliste, décrédibilisé d'emblée par l'obsession si courante de vouloir absolument le rendre "moderne" en pleine Antiquité - ici, des amants qui se roulent une pelle juste avant d'enfiler chacun leur armure non genrée, et bien sûr il n'y a pas d'enfant -, qu'elle en est anecdotique ; il ne suffit pas de cumuler 4 scènes de suite, assez pénibles, pour pleurer la mort de cette femme pour la rendre attachante... Là aussi, la motivation de vengeance perd en intensité, et la consistance du héros se dégonfle.
Il n'est pas étonnant, dès lors, que creux Lucius se fasse voler la vedette par le maitre d'esclaves incarné par Denzel Washington : dans un monde matérialiste de déracinés, on ne s'intéresse guère plus qu'au personnage le plus cynique et malin, qui lui au moins tirera le mieux son épingle du jeu.
Les deux films nous offrent ainsi l'illustration qu'à partir de blockbusters relativement similaires, avec la même surface apparente, on peut tout autant s'approcher du chef d'œuvre, qu'en rester à une production facile et anecdotique.
Souhaitons qu'à la suite de Ridley Scott - de moins de 80 ans ! -, de prochains réalisateurs talentueux nous démontrent qu'il est encore possible de réaliser des blockbusters de la trempe de Gladiator, où le transcendant et le mythe se joignent au spectaculaire.