Du chef d’œuvre original de Ishirô Honda en 1954 jusqu'en 2024 ce bon vieux Godzilla aura connu de multiples mutations parfois plus périlleuses que celles de la radioactivité elle même. Devenu figure de la pop culture le lézard atomique va se retrouver dans des BD, des jeux vidéos, des séries, des dessins animés, des livres, des mangas, des chansons et une multitude de films qui en feront alternativement une menace terrifiante, un catcheur de monstres bizarres dans des villes miniatures, un gentil protecteur et un prétexte à blockbuster d'action ricain pété de CGI clinquants se torchant allégrement avec la profondeur thématique qu'il représente... Pauvre Godzilla. Pour ma part je préférerais toujours la noirceur abyssal de son noir et blanc et comme plaisirs coupables ses escapades ludiques de casimir radioactif tatanant des gros monstres patauds ou jouant au foot avec son fiston en shootant dans des gros cailloux. En tout cas j'espérais énormément de Godzilla Minus One, retour de la bête dans son pays d'origine dans un film qui semblait porter la même dimension dramatique que le tout premier opus. A l'arrivée hormis deux trois petites choses qui m'énervent profondément tant elles privent le film de son plein potentiel, ce Godzilla Minus One vient mettre une bonne baffe à 25 années de vaines tentatives américaines de se réapproprier le mythe.
Godzilla Minus One nous raconte l'histoire de Koichi Shikishima un pilote et kamikaze de l'aviation japonaise qui à la toute fin de la seconde guerre mondiale prétexte une avarie sur son avion pour se réfugier sur une île. Là il sera victime avec un groupe de mécaniciens de l'attaque d'un monstre sorti des eaux que tétanisé par la peur il refusera de combattre. Rongé par cette double culpabilité et le poids du déshonneur Koichi Shikishima va rejoindre la vie civile dans un Japon à reconstruire mais de nouveau menacé par Godzilla.
Godzilla Minus One possède certes de solides scènes d'action et de destruction mais le film de Takashi Yamazaki est peut être et avant tout un drame historique qui utilise à merveille la symbolique et l'intime pour révéler les plaies profonde d'un pays a jamais marqué par une double attaque atomique et l’humiliation de la défaite. Comment tout reconstruire lorsque reste face à nous la menace d'une monstrueuse arme de destruction massive comme un cycle absurde et meurtrier, c'est l'une des nombreuses questions que dresse en sous texte ce Godzila Minus One. Dans ce Japon de l'après guerre tout est à reconstruire, pas simplement les villes en ruines, mais aussi les vies et les liens humains à l'image de cette improbable famille recomposée que Koichi Shikishima va construire avec l'orpheline Noriko et Akiko le bébé qu'elle a recueilli, même la voisine fera presque office de grand mère de substitution. Quant au personnage principale il doit à l'image du Japon vivre avec les fantômes d'une guerre qui hante les esprits, le déshonneur de ce qu'il n'aura pas su faire pour éviter le pire, la culpabilité de vivre lorsque tant d'autres sont morts. Et lorsque cet espoir de renaissance, de réinvention de la vie sous les ruines et les plaies va se retrouver fragiliser par une nouvelle menace de destruction pouvant de nouveau tout anéantir, les hommes et le personnage principale trouveront la force de se mobiliser pour simplement défendre la vie... Et c'est bien là que réside une autre thématique forte du film qui est la finalité de nos combats et nos engagements mettant en parallèle les sacrifices de soldats à des enjeux les dépassant avec une mobilisation beaucoup plus citoyenne pour défendre des notions de paix et de vie qui les impliquent plus intimement. Le film n'est d'ailleurs pas tendre avec la politique militaire du Japon durant la seconde guerre mondiale lui glissant quelques coups bien sentis. Une chose est certaine déjà le film est plus riche et profond que tous les Godzilla ricains réunis.
Bien sûr qui dit Godzilla dit destruction massive, souffle atomique et gros lézard énervé et pas de soucis à se faire Godzilla Minus One vous en donnera pour votre argent et pour le sien car il n'est pas inutile de rappeler que le film a coûté 15 millions de dollars soit dix fois moins que Godzilla II King of Monster. On pardonnera donc des trois effets perfectibles pour déjà célébrer le retour de la bête dans une forme véritablement menaçante et impressionnante. Le gigantisme du monstre est magnifiquement rendu à l'écran, sa peau semble dure comme de la pierre et aussi rugueuse que des silex affûtés, sa gueule béante et menaçante retrouve sa place dans la dimension horrifique de la créature et son fameux souffle atomique renvoie toujours douloureusement aux pages les plus sombres de l'histoire de l'humanité. Le film ne cherche jamais la surenchère de l'action mais nous propose quelques jolis morceaux de cinéma qui tantôt évoquerons Les Dents de La Mer de Spielberg ou l'apocalypse vu par saint Cameron dans Terminator 2. L'attaque de la ville de Ginza est réellement très impressionnante tant elle parvient à rendre palpable la puissance de Godzilla dont la simple présence avec sa démarche lente et pesante suffit à faire vaciller et tomber tout ce qui pouvait nous sembler si solide. Le réalisateur Takashi Yamazaki réserve à sa créature des poses furieusement iconique dans une ambiance de fin du monde pour des purs moments de cinéma vraiment jouissifs. Le film rend aussi de nombreux hommages discret au film de Ishirô Honda préférant la sincérité de l’évocation à l'étalage de références complices. A noter aussi que le film s'accompagne d'une bande originale épique et furieuse signée Naoki Satô qui là encore reprend de nombreux morceau d'anciens films japonais de la saga. Le film est rempli d'images fortes, spectaculaires et parfois bouleversante comme le cri de désespoir de Koichi Shikishima sous une pluie de cendres ou le tricycle radioactif renvoyant au tristement célèbre tricycle de Shin exposé au Musée Mémorial de la Paix à Hiroshima .
Avant d'aborder en spolier ce qui m'aura le plus déçu et même agacé je voulais émettre tout de même une légère réserve sur l'interprétation de Ryunosuke Kamiki qui joue le héros et personnage central du film et qui je trouves en fait parfois des caisses ce qui est d'autant plus gênant que le reste du casting reste souvent sur une parfaite ligne de crête à l'image de sa partenaire Minami Hamabe excellente dans le rôle un peu en retrait de Noriko ou Hidetaka Yoshioka absolument génial dans le rôle du scientifique militaire Kenji Noda.
Si globalement j'ai adoré ce Godzilla Minus One je dois avouer que sa double dose de happy end final hollywoodien m'a passablement agacé. Passe encore pour le coup du siège éjectable que l'on voit venir à des kilomètres et qui quelque part peut se justifier par le fait que le héros accompli enfin sa mission héroïque sans pour autant faire le sacrifice de sa vie, ce qui colle avec la thématique globale de reconstruction VS destruction. En revanche je trouve d'un ridicule sans nom le fait qu'il retrouve finalement Noriko pour un happy end totalement artificiel, dénué d'émotion sincère et qui est en plus une pure aberration scénaristique. La fille s'est tout de même prise le souffle atomique de Godzilla en pleine face, un vent violent à l'haleine fétide d'une explosion atomique capable de ravager et souffler des immeubles entiers et tu la retrouve comme par hasard à l'hôpital avec juste le bras en écharpe et un petit pansement tout propre sur la tête, faut pas déconner... En une seule séquence tu viens niquer toute la puissance destructrice de ton monstre, tu annihile toute dimension dramatique de ton film, tu fais passer une explosion atomique pour celle d'un pétard mouillé et tu retrouves des artifices grotesques de blockbuster américains que tu viens pourtant de foutre à terre avec brio durant la majeure partie de ton film. Je ne comprends pas ce choix stupide, et ça m'énerve de penser sincèrement que cette simple scène viendrait presque niquer tout le film. Il y-avait pourtant matière à faire une fin qui reste positive (tout en étant crédible) en impliquant un peu plus la petite Akiko qui en plus d'avoir des faux airs de la petite Ayano du Tombeau des Lucioles représente vraiment et symboliquement le futur. Des retrouvailles avec Koichi qui assume enfin pleinement son rôle de père et tu avais un fin parfaite. Franchement mais pourquoi cette scène aussi ridicule, que surjoué et complètement artificielle ??? Godzilla Minus One fait partie de ses nombreux films dont je couperais facilement les cinq dernières minutes tant elles viennent gâcher la très bonne impression de l'ensemble.
Godzilla Minus One reste un très bon film et une salutaire réappropriation du mythe par le pays qui l'a vu naître du brasier de son malheur. Hormis le gros couac évoqué en spoiler on était pas loin d'un très très grand film. Du coup ce sera 08/10 Minus One forcément.