J'en suis arrivé, à la dernière minute du générique de fin, à me demander ce que j'avais à en dire, et en réalité, je suis perplexe, perdu, impressionné par l'oeuvre et outré par le propos. Véritablement, je ne sais que penser du fameux Gone Girl de David Fincher, adaptation du roman Les Apparences de Gillian Flynn, qui conte l'histoire de la disparition mystérieuse d'une femme et de ses suites rocambolesques pleines de péripéties assez perverses. La première heure du film est à proprement parler, que ce soit sur le fond ou sur la forme, une pure merveille du cinéma contemporain : rien n'y est laissé au hasard et la mise en scène aussi vicieuse que brillante ne laisse pas indifférent. Mais la suite et le contre-pied pris par l'oeuvre me posent énormément problème à de nombreux points de vue : outre l'outrance et le peu de crédibilité de l'intrigue, l'idéologie sous-jacente du film est terrible pour la femme et réveille les pires fantasmes machistes de la société. Mais à bien y regarder, il y a dans l'oeuvre de Fincher une certaine cohérence : l'homme s'attaque aux mythes de la société contemporaine, et quand il s'est suffisamment gargarisé des tueurs en série et des politiques corrompus, c'est à la femme mythomane, tyrannique, hystérique et castratrice qu'il s'en prend, figure ô malheureusement bien connu par les complotistes et médiocres de tout bord, qui se déchaînent à chaque plainte pour viol ou autre violences conjugales. D'un point de vue du féminisme, Gone Girl est le reflet de la grande régression des temps modernes : les femmes ont décidément beaucoup de soucis à se faire.
Cependant, et c'est bien là le problème, le film est très réussi. Non seulement il prend le spectateur à la gorge par son suspens et sa mise en scène très maîtrisée, copiant presque à la virgule près la recette structurante d'un page-turner littéraire, mais en plus il touche juste sur une partie de sa critique de la vie du couple, de la médiatisation, des affres de la justice et également de la sur-sacralisation contemporaine de la parole féminine, qui touche presque à l’idolâtrie et à l'irrationnel. Fincher met également tout son talent au service de sa misérable cause et je dois reconnaître qu'à mon sens, Gone Girl est son film le plus formellement réussi, et ce dès les premiers plans du film. Cette très classique simplicité des plans assez esthétisants qui réussissent à rendre à la fois impersonnels et en même temps aseptisés les protagonistes, dans des paysages post-industriels un peu flasques et artificiels, sont terriblement efficaces et marquent le film du sceau d'un savoir-faire assez époustouflant. Malgré une forme de déchaînement stylistique qui alourdit réellement l'oeuvre, Gone Girl deviendra sans doute un chef-d'oeuvre et un objet d'étude intéressant pour nos descendants qui pourront contempler l'étrange condition de la femme d'aujourd'hui : tout aussi Déesse que Sorcière.