Le film est, au premier abord, un travail profondément maniériste. Comme dans les modèles du genre — Le Grand Sommeil, Le Faucon maltais, La Dame de Shanghai — l’histoire est presque volontairement incompréhensible. Non pas parce qu’elle serait mal racontée, mais parce que l’essentiel se loge dans le verbe des comédiens, dans la vitesse et l’opacité des dialogues. Si l’on manque de concentration — et on en manque presque toujours — les choses nous échappent. Les détails passent, les causes se brouillent, les effets flottent. Il faudrait voir le film plusieurs fois pour tout saisir. Mais, au fond, ce n’est pas là l’essentiel.


Car le film ne repose pas entièrement sur une lecture dramaturgique claire, sur cette exigence de compréhension immédiate des dialogues et de leurs enjeux. À la première vision, on attrape l’histoire par fragments, par débris : on comprend à peu près ce qui se joue, mais on demeure perdu. Et c’est précisément dans cette perte que le film commence à exister autrement. Si l’on cesse de vouloir absolument comprendre, il reste alors Albert Finney, détective privé, passant d’une situation à l’autre, d’un plan à l’autre, pris dans une sorte de « dialectique du maître et de l’esclave » face à des adversaires toujours changeants.


Un coup, il est celui qui impose ses règles — notamment face à la jeune femme qu’il est censé suivre, dans une étrange scène de duel de regards et de mots dont le sens nous échappe presque autant qu’à lui. Un autre coup, la situation s’inverse : un nouveau personnage fait irruption chez lui, viole son espace, et la confrontation dégénère jusqu’à l’uppercut, déclenché par une insulte raciste. Le film se joue ainsi dans une succession de rapports de force, jamais stabilisés, jamais vraiment lisibles.


Sur le plan dramaturgique, le film est insaisissable ; mais sur le plan de la mise en scène, dès lors que l’on met les dialogues entre parenthèses, il devient fascinant. Presque géométrique. Les corps, les cadres, les déplacements produisent un autre récit, purement visuel, où le sens importe moins que la trajectoire. Albert Finney y est remarquable : il a l’étoffe d’un Powell ou d’un Bogart, cette élégance nerveuse, cette rapidité de parole mêlée à une gravité dans la voix qui lui donne une véritable présence de film noir.


Stephen Frears assume pleinement ce maniérisme. Dès le départ, son personnage consulte un psy non pour soigner un trouble réel, mais pour se livrer à un exercice de répartie, comme s’il répétait déjà le rôle du héros Chandlerien qu’il rêve de devenir. Il ne devient pas détective par nécessité, mais par désir : il lance une annonce, se fabrique un destin. C’est un fantasme qui engendre l’histoire qu’il est en train de vivre. De la même façon que Frears fantasme le film noir et décide d’en tourner un, non comme une reconstitution, mais comme un jeu avec ses formes.


Plus le récit avance, plus l’intrigue policière se mêle à la vie privée du personnage, à son entourage, à son passé. Tout devient alors absurde, presque surréaliste. Et c’est là que le film trouve sa vérité : il ne raconte pas vraiment une enquête, mais la collision entre deux existences — celle de l’artiste et celle du privé, du rêveur et de l’homme d’action.

Tryon
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Cycle 30 ANS DE RIVAGES/NOIR

Créée

le 11 janv. 2026

Critique lue 13 fois

Tryon

Écrit par

Critique lue 13 fois

D'autres avis sur Gumshoe

Gumshoe

Gumshoe

10

ChatonMarmot

378 critiques

mi-mollet (soft boiled)

Le tournant des années 70 : des monceaux de bobines expérimentales bâclées et restées dans l'obscurité... Et des relectures irrévérencieuses, souvent ratées, mais un peu moins oubliées. Ce film-ci...

le 20 févr. 2018

Gumshoe

Gumshoe

3

AMCHI

6405 critiques

Critique de Gumshoe par AMCHI

Pour son premier film Stephen Frears décide de pasticher le polar américain du genre détective à la Bogie dans le Liverpool des années 70 et il aurait mieux fait de s'abstenir. Plutôt le genre de...

le 20 nov. 2017

Gumshoe

Gumshoe

7

Blockhead

3546 critiques

Critique de Gumshoe par Blockhead

Pour son premier film, Stephen Frears rend un hommage appuyé aux grands classiques du film noir. Bourré de clins d'oeil et de références, un vrai régal pimenté de cet humour mordant et sarcastique...

le 16 nov. 2017

Du même critique

Faire face

Faire face

6

Tryon

89 critiques

De la dignité inconditionnelle

Admirable film sur la difficulté de se défaire de l'aliénation. S. Forrest subit le pire qui puisse arriver à une danseuse. Perdre sa mobilité. Ce qui équivaut à perdre la vie pour elle. Voilà tout...

le 12 janv. 2024

Mise à sac

Mise à sac

7

Tryon

89 critiques

Parker et la ville endormie

Parmi les œuvres standard du répertoire Cavalier, se profile cette adaptation de The Score de Richard Stark, avec le "Constantinople" du cinéma français, le dénommé Michel Constantin. Ce film de...

le 15 déc. 2024

Vigilante Force

Vigilante Force

8

Tryon

89 critiques

Après le Magnum je demande le Vigilante

Voilà un redoutable sujet que celui de l'auto justice. Voilà un film qui encore plus redoutablement nous marque la rétine sur le sujet. Connu dans nos contrées sous le nom de Milice Privée, produits...

le 23 oct. 2023