Belle surprise que cette étonnante mise en abîme, ce biopic plus faux que nature sur une vedette de variétés imaginaire, Guy Jamet, vedette des années 1960 à 1990 qui tente un retour sur l’avant-scène dans des arrière-scènes sous-préfectorales, devant des parterres de retraités pâmés. Ce chanteur épargné du ringard par le talent du regard de Lutz, affiche un humour vachard, une parole faussement désabusée cherchant l’assentiment de son hagiographe, d’une foule de loin en loin clairsemée et de vieux chanteurs canonisés par le temps. On pense à ces chanteurs à minettes devenus cultes : Polnareff, Christophe dont la moindre apparition, la moindre parole prend des allures de sentences Zoroastriennes. Il y a les regards des affamés de tendance, du vintage, il y a également les regards proustiens sur le temps passé. Guy Jamet, lui clone Claude François (mais il chante du nez), Herbert Léonard ou plus clairement un Alain Chamfort aux come-back rassurants. Alex Lutz (39 ans) s’est pour le rôle infligé quotidiennement plusieurs heures de maquillage (coiffeur, Antoine Mancini, maquilleurs, Laetitia Quillery et Geoffroy Felley), passage obligé et pas toujours convainquant des films à performance transformiste. Le César du meilleur acteur pour son rôle dans Guy donne à appréhender quant à l’entichement anglo-saxon pour ce genre d’exploits cosmétiques qui semble vouloir gagner les pairs du cinéma français. Alex Lutz évite cependant l’écueil du César du meilleur maquillage en travaillant la crédibilité de sa transformation en homme vieillissant : les taches sur la peau, l’élocution, la bouche légèrement de travers (Guy Jamet évoque un « accident » qui ressemble fort à un AVC) la façon de tenir ses clopes, les regards dans le vide, la démarche. Ce n’est plus une interprétation mais une incarnation. La prouesse de l’humoriste apparaît d’autant plus risquée que Guy Jamet est de tous les plans, filmé en caméra subjective par un jeune admirateur qui réalise un documentaire sur son come-back et tente de lui annoncer qu’il serait, peut-être, son fils illégitime, encore que cet élément du scénario n’apparaisse pas de manière explicite. L’absence de résolution de ce ressort scénaristique presque hors sujet sauve d’un pathos inutile. L’acteur réalisateur échappe au cynisme qui consisterait à se moquer de son personnage de chanteur démodé et d’une manière générale des chanteurs démodés et de leurs fans. Guy Jamet n’ignore rien du pathétique de sa fin de carrière. Il n’épargne aucune vacherie à cette vieille idole addict à la scène et à son public. Il s’égare, oublie les rendez-vous, s’emporte pour un rien, rabroue ses proches, tente de se faire aimer par son fils qui a appris à se passer de ce père absent (la silhouette de son jeune complice Bruno Sanches). Au fil des galas, des gueuletons post-concert, des voyages en car, des balades à cheval dans une garrigue pagnolesque, une réelle mélancolie sourde, saluant la vie de saltimbanque où la foule n’épargne pas la solitude. Quelques clips ou d’extraits de shows télévisés ou on ne s’étonnerait pas d’entendre la voix de Guy Lux (mais nul n’échappe à Michel Drucker) et de voir au générique apparaître le nom des Carpentier, ajoutent au trouble. Chevelure floue, nuque longue, petite moustache pour les années 80, chevelure romantiquement ondulée, costume à paillette pour les années 70. On marche et je ne jurerais pas ne pas avoir dansé un ou deux slows sur ses tubes dans ma propre jeunesse. Le cinéma français schizophrène, en embuscade derrière son conformisme donne parfois de ces bijoux d’intelligence. Pour se définir en tant qu’artiste, Guy Jamet évoque Valère Novarina : Un acteur c’est la conscience du membre en moins. Alex Lutz porte beau son handicap. En conclusion, j’évoquerais John Webster pour qui : nous cessons de mourir en mourant. Le moment venu, nous ne t’oublierons pas Guy.