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le 12 oct. 2025
Le visionnage du dernier film de Chloé Zhao a d’abord été pour moi un véritable supplice, en ce qu’il incarne tout ce que je déteste au cinéma : un martèlement émotionnel constant infligé au spectateur.
Et pourtant, depuis cette séance, je n’ai pas cessé d’y penser au film, à ses images, comme à un fantôme venu me hanter et me rappeler sans cesse à quel point je m’étais trompé sur cette tragédie. Hamnet est, tout compte fait, un plutôt bon film, qui recèle plusieurs idées intéressantes, à commencer par son ancrage profondément tragique.
Car il s’agit bien d’une tragédie, au sens le plus classique du terme, à l’image du texte shakespearien Hamlet dont il emprunte le nom et la structure. Tout ce qui nous est montré en épouse la forme. Comme dans toute tragédie aristotélicienne, il faut accepter le pathos, et reconnaître que les scènes émotionnelles et dramatiques possèdent une véritable valeur cathartique. Les larmes y sont lourdes, appuyées par de gros plans sur des visages en pleurs, des musiques pathétiques résonnent lors des séquences de drame, les accouchements sont filmés de manière crue, sans filtre.
Un autre aspect qui m’avait déplu lors du premier visionnage, mais qui m’a finalement réconcilié avec le film, est le choix audacieux de se concentrer avant tout sur la mère et sur la cellule familiale, dans un film censé parler de William Shakespeare. Tout ce qui touche au théâtre est ici assez inintéressant, alors que tout ce qui concerne la famille ne l’est jamais. C’est un parti pris extrêmement osé : on pense parfois à Albert Serra, qui préfère filmer un Louis XIV agonisant dans son lit plutôt que ses heures de gloire (La Mort de Louis XIV de 2016).
Le Shakespeare du film nous est d’ailleurs présenté comme un personnage presque inconnu, antipathique et surtout absent. Il est à la fois issu d’une famille aisée mais sans ambition claire, puis devient un père défaillant que l’on voit à peine à l’écran. On ne le voit quasiment jamais écrire ou réfléchir : une seule scène nous le montre, presque ivre, désagréable avec sa femme. Tout l’intérêt du long-métrage de Zhao passe par le regard de l’excellente Jessie Buckley. Le film commence avec elle, nous fait découvrir la pièce à travers elle, et s’achève sur un échange de regards entre elle, son mari et leur fils défunt. Hamnet n’est pas un biopic sur Shakespeare : c’est un film sur sa femme, sur son regard, et sur la manière dont elle traverse le deuil.
Il y aurait également beaucoup à dire sur une troisième lecture possible du film : celle de la capacité de l’art à être thérapeutique, à permettre la résilience face à la violence du monde, notamment le deuil. Une idée que j’ai trouvée intéressante précisément parce qu’elle n’est jamais appuyée ni mièvre. On ne comprend qu’à la fin ce que mijotait le personnage incarné par Paul Mescal depuis le début. Incapable de dialoguer avec sa femme, avec ses filles, ou même de vivre son deuil autrement, il ne lui reste que l’art. Et c’est, en soi, un très beau message.
On regrettera toutefois deux ou trois éléments qui tirent parfois le film vers le bas.
D’abord, l’attachement émotionnel aux personnages, qui reste proche de zéro. On comprend mal, en tant que spectateur, le déchaînement émotionnel du personnage de Buckley à la mort de son fils, tout simplement parce que l’enfant n’apparaît que cinq minutes à l’écran, dans une poignée de scènes. Son sacrifice pour sauver sa sœur peut évidemment tirer une larme, d’autant plus qu’il s’agit d’un jeune garçon, mais on ne l’a pas assez vu pour créer un véritable attachement émotionnel.
Ensuite, pourquoi accorder autant d’importance à la relation entre Paul Mescal et Jessie Buckley pour qu’elle ne devienne finalement pas du tout le cœur du film ? Elle occupe pourtant près des deux tiers du long-métrage, alors même qu’on se moque assez vite de leur relation, faute de nouveauté : le mari trop pris par son travail, distant du foyer, pendant que la femme porte seule la charge mentale. Cela sent le réchauffer non ? Mais surtout, l’élément perturbateur, a tragédie elle-même, arrive beaucoup trop tard dans ces deux longues heures de film.
En bref, en n'étant pas exempt de défauts, Hamnet demeure une tragédie filmique assez solide, portée par des messages justes et des choix de mise en scène globalement cohérents, à condition simplement d'accepter ses tonalités tragiques, sous peine de vraiment passer à côté.
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