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Film de Chloé Zhao (2025)

Le carnaval des névrosés doucereux

Dès les premières minutes, tout est là ; le film nous donne à voir presque tout ses motifs : une femme, enfant de la terre, reliée aux cycles, au vent, aux racines. Puis un homme, un peu envahissant, harceleur candide, aussi éperdument amoureux que torturé.

On comprend vites les promesses et les ambitions, le féminin sacré comme motif, la nature avec un grand N, Agnes collée à un arbre, un symbolisme aux images littérales, appuyées, presque publicitaires. Shakespeare et le roman de Maggie O’Farrell comme un sujet de nature à intéresser, à générer de la presse, du budget, du casting. Un sujet noble et - on y reviendra - oscarisable. Jusque là, pourquoi pas.


La narration se construit par ellipses permanentes. Symptôme qui gangrène le cinéma du biopic : la trame de vie exhaustive, le film fleuve. On saute d’un moment à l’autre comme s’il fallait impérativement faire le grand récit étalé pour atteindre quelque chose d’important. Une histoire d’amour qui commence en cinq secondes. Des moments-clés expédiés. Des relations censées exister avant même d’avoir eu le temps de s’incarner.

Les comédiens sont remarquables. Jessie Buckley joue très bien dans l’hyperbole dramatique. Paul Mescal en costume d’époque joue Paul Mescal en costume d’époque. Les enfants jouent bien, très bien même. C’est propre, c’est sérieux, c’est académique. Mais c’est aussi ce cinéma où l’on regarde des acteurs jouer des intentions plutôt que des êtres exister, particulièrement du côté de Paul Mescal qui ne sait définitivement jouer qu’une seule émotion.


Tout devient performatif. Les acteurs sont constamment dans un registre d’hystérisation. On crie. On pleure. On bave L’artiste fait des trucs d’artistes. Il déclame son texte. Il réprimande sévèrement les autres comédiens qui déclament leur texte trop poliment, sans assez de torpeur. Parce que lui, vous comprenez, il est triste. Il est très très triste. Et puis il est soul. Et malheureux. La même vulgarité que tous les films à oscar depuis 30 ans. Cette croyance absurde qu’il faut souffrir bruyamment pendant deux heures pour mériter sa statuette.

Quant à la photographie, on ne daigne pas lâcher ce fichu 80mm et les gros plans sur les acteurs qui se bavent dessus, puis viennent les violons. La musique de Max Richter dont on reprend les titres les plus connus, est omniprésente, pour souligner ce qui était déjà en jaune fluo. Comme si on voulait cacher que ce jour là, c’était un stagiaire chargé de la mise en scène.


L’axe shakespearien, vaguement magique et ésotérique, n’est jamais investi. Agnes est présentée comme une sorte de figure mystique, mais est cantonnée au rôle de vulgaire apothicaire. Des plantes, des potions, des regards inspirés, et rien d’incarné dans le récit. Chloé Zhao cultive pendant une heure et demie ces motifs de nature, de vie, de force primitive, puis les abandonne brusquement parce qu’elle se rappelle qu’elle a un film à oscar à finir.

Le récit appelle alors autre chose : l’art avec un grand A. L’art qui ne se contente pas d’éclairer ou de rendre supportables les souffrances de la vie, mais qui les transcende, les magnifie. Sur le papier, pourquoi pas. À l’écran : niais au possible, vulgaire, poussif.


On voit très bien ce que Chloé Zhao tente de faire : réunir la nature, la vie, la mort, l’amour, le théâtre, Shakespeare, le deuil, la création et tout mettre dans un seul geste. Mais l’indigestion guette. Le film est affreusement longuet, ce qui est un paradoxe admirable pour un film à ce point truffé d’ellipses.

Comme je m’ennuie, j’ai le temps de m’interroger sur ce que je regarde. Et je réalise que je ne crois à rien. Je ne sais même pas dans quel univers j’évolue. Si c’est une sorte de monde pseudo-réaliste ? symbolique ? mythologique ? Le film ne choisit rien. Il se contente de faire son adaptation poussive. La diégèse est minablement vide, la matérialité absente. On a vu des RPG sur PS2 proposer des mondes plus palpables et plus vivants. La matérialité est traitée comme une case à cocher : on fait une petite scènette pseudo-choc au travail, puis le motif disparaît dans les abîmes, tel un légume sur une liste de courses qu’on laisse pourrir au frigo.

Et au-dessus de tout ça, un néo-académisme écrasant, pastiche du solennel de Shakespeare. Le film coule sous ses prétentions. Pathétique. Lisse. Mort.


La scène inévitable du « to be or not to be » sous exposée est l’apogée du spectacle moribond où l’on se regarde faire du cinéma. C’est la symphonie des torturés sur la berge, le showroom du malheur en haute définition, le cirque Pinder du mal-être, avec ses clowns dépressifs et ses éléphants de l’ego. La meuf au bord de la fenêtre dans le clip d’Evanescence semble plus incarnée et naturelle.

Le plus ironique reste que Shakespeare, ce n’est pas le néoclassicisme. Ce n’est pas cette fadeur muséale. Shakespeare, c’est le baroque. C’est la mort personnifiée. C’est la magie sombre. C’est le païen, les sorcières de Mac Beth. C’est excessif, grotesque, violent, parfois même drôle. Mille fois plus vivant que la version polie, compassée et mortuaire qu’on essaie de nous vendre ici.

Au final, Hamnet ressemble à ce qu’il prétend dénoncer : un objet qui se donne des airs de profondeur, mais qui confond gravité et lourdeur, émotion et turpitude, mystère et vide.

Un film où l’on agite Shakespeare comme un gri-gri culturel censé produire automatiquement de la profondeur.

Un film à oscar. Dans le sens le plus triste du terme.



Lisztomaniaque
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le 11 févr. 2026

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