Hamnet
7.1
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Film de Chloé Zhao (2025)

Il y a quelque chose de lourd au royaume de Chloé !

Non, je crois que le cinéma de Chloé Zhao n’est pas pour moi. Après l’oscarisé Nomadland, qui m’avait ennuyé par ses nombreuses thématiques — à peine esquissées, jamais creusées — et par ses images qui passeraient bien sur Instagram mais qui paraissent fades sur grand écran, j’avoue que, même avec un sujet en or et un scénario un peu moins mauvais (je vais revenir sur ces points plus loin !), j’ai ressenti la même chose.


Déjà, le visuel ne m’a pas permis un seul instant d’être emporté par l’atmosphère d’ensemble. Le travail à la photographie de Łukasz Żal souffre des défauts du numérique quand on ne le travaille pas plus en profondeur pour l’améliorer : une image trop lisse et des couleurs trop saturées (eh oui, il est possible de faire un très beau travail avec des caméras numériques ; L’Engloutie de Louise Hémon et Les Échos du passé de Mascha Schilinski en sont des preuves récentes brillantes !). Sans parler du fait que Żal ou Zhao (je ne sais pas lequel des deux a pris cette décision de merde !) a cru bon d’ajouter un filtre grisâtre. Ce qui est déplorable dans le cinéma d'aujourd’hui, c’est que la plupart du temps, quand un film se déroule à une époque lointaine, il faut que tout soit gris, comme si toutes les périodes historiques antérieures à la seconde moitié du XXᵉ siècle ne pouvaient être qu’à 100 % déprimantes. On peut tout à fait insuffler une ambiance triste, tragique, sans avoir recours à ce truc technique à deux balles (exemple récent : Les Échos du passé… oui, encore !). En outre, il est difficile de percevoir le déroulement des saisons, car même quand c’est le printemps, on a l’impression que c’est l’hiver avec un peu plus de fleurs et de feuillage. Pour ce qui concerne aussi l’ellipse, je n’insisterai pas sur le fait que les personnages ont une capacité incroyable à ne pas prendre la moindre ride sur un peu plus d'une décennie et que les malades réussissent à toujours être plus propres que Monsieur Propre. Ah oui, pour Agnes, la protagoniste, la séquence finale (parce que, durant cette dernière, elle ouvre plus grand la bouche ; ce qui fait qu'on le remarque à ce moment-là !) révèle qu’on pouvait se faire blanchir les dents au XVIᵉ siècle. Autrement, elle ne porte qu'une seule robe pendant toutes ses années (la vache, ça doit fouetter !) et est la seule dans toute l'Angleterre à être habillée d'un vêtement de couleur vive ? Et son "côté sorcière", pourtant très mis en avant dans le premier tiers, pourquoi ce n'est plus trop abordé par la suite ?


Paul Mescal semble coincer dans le registre torturé ad vitam æternam. J’espère que la suite de sa carrière me donnera tort. Jessie Buckley ne m’a pas particulièrement touché ni ébloui, sûrement parce qu’à cause des défauts susmentionnés, je n’ai pas réussi à entrer dans le long-métrage. À l’exception du gamin donnant son nom au titre (et encore, les relations entre les parents et leur garçon auraient pu être nettement plus développées ; ce qui n'aide pas pour ce qui est d'être ému par le décès de l'enfant... d'ailleurs, à propos de progéniture, c'est à peine si les deux filles du couple ne font pas office de quasi-figurantes !), aucun personnage secondaire n’est un tant soit peu bien exploité (je me demande encore pourquoi la réalisatrice a choisi des comédiens comme Joe Alwyn et Emily Watson pour n’en faire presque que dalle… même le faucon est négligé, alors qu’il y avait aussi du potentiel avec lui !).


C’est regrettable, tout ça, étant donné qu’il s’agissait d’un sujet en or, notamment pour ce qui est de montrer la légende Shakespeare — le mythe, le génie — à l’échelle de l’être humain, à l’échelle d’une personne tourmentée qui exprime véritablement sa douleur qu'à travers l’écriture et le théâtre (ce qui donne lieu à l’incompréhension de son épouse, Agnes, personnage principal du film).


Sinon, autant je l’admire en tant que musicien tout court, autant je n’ai jamais trouvé Max Richter particulièrement bon en tant que compositeur de BO. Il se contente de surligner l’émotion, au lieu de la sublimer, en la dictant sans la moindre once de subtilité au spectateur (même, dans ce sens, l'emploi de son magnifique morceau On the Nature of Daylight tombe à plat !), là où la mise en scène devrait être capable de la faire naître d’elle-même.


Une dernière chose : la cinéaste, au lieu de laisser l’image s’exprimer par elle-même — notamment à travers les regards, les postures, les expressions faciales de ses interprètes — a tendance à vouloir un peu trop mettre les choses en évidence par le dialogue. Ce souci trouve son point culminant durant la séquence finale au théâtre (je parle bien sûr de ce qui se passe parmi les spectateurs, pas sur scène, évidemment !), à tel point qu’agacé, j’ai eu du mal à me retenir — je n’invente rien — de crier depuis mon siège de cinéma : « ta gueule » à Agnes.


Bref, pour conclure, ce film me laisse l’impression tenace d’une occasion manquée. Il y avait du potentiel, bordel (par contre, je n'ai pas lu le roman adapté, en conséquence, je ne sais pas s'il est bon ou pas !). Parce que derrière un sujet a priori passionnant, Chloé Zhao enferme son récit dans une mise en scène trop illustrative et trop appuyée, qui ne fait jamais pleinement confiance ni à ses images ni à son spectateur. Entre une photographie numérique excessivement lissée, des choix esthétiques uniformisants qui écrasent les saisons (donc le temps qui passe !), et une musique qui surligne plutôt que de sublimer, le film peine à faire exister son émotion autrement qu'en étant démonstratif. Un cinéma qui explique, qui insiste lourdement sur ce que l'on doit ressentir, et qui a fini inévitablement par me laisser froid.

Plume231
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le 22 janv. 2026

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