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Film de Chloé Zhao (2025)

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Encore un film acclamé par la critique que je ne peux pas me voir en peinture, ça commence à devenir une habitude... Ça reniflait beaucoup autour de moi pendant la séance mais mes yeux sont restés secs, alors que je suis une personne sensible, avec un cœur qui bat : rien que l'année dernière j'ai du pleurer cinq ou six fois dans les salles obscures, y compris devant un biopic sur le secrétaire du Parti Communiste Italien.

Étant minoritaire dans mon indifférence voire même mon aigreur vis-à-vis du film, j'ai essayé d'en comprendre les raisons.

Un problème majeur vient du script et de la direction d'acteur. A aucun moment on ne croit aux relations entre les personnages, à aucun moment on a l'impression que ce sont des personnes en chair et en os avec de véritables émotions. C'est le jeune acteur qui joue le personnage du titre qui s'en sort le mieux, ce qui est un peu honteux pour les autres ! Buckley et Mescal font ce que le scénario leur demande de faire, mais comme le scénario est nul ça donne des prestations larmoyantes à Oscars, surtout pour cette malheureuse Jessie Buckley qui pourtant est une bonne actrice d'habitude, et dispose d'une palette de jeu beaucoup plus développée que celle qu'elle peut montrer ici. Alors que les films déprimants sont le domaine de prédilection de Mescal, ce dernier est étonnamment éteint mais se rattrape un peu lors des 20 dernières minutes qui sont les meilleures du film,

et pour cause, il arrête de jouer le scénario de merde d'O'Farrell et Zhao pour jouer la pièce Hamlet, tout de suite c'est mieux écrit.

Au niveau du scénario, outre des dialogues lourdauds visant à faire pleurer le chaland, le découpage en trois actes est très peu flatteur. La première demi-heure, avec la romance plate entre Buckley et Mescal (qui n'a ici absolument aucun charme ce qui ne lui ressemble pas) promet une amourette sous fond de réalisme magique qui ne se matérialisera jamais : des éléments importants de la caractérisation du personnage de Buckley disparaissent plus ou moins au moment du deuxième acte, où elle se cantonne joyeusement à son rôle de mère au foyer alors que dix minutes avant elle courait dans la forêt comme une créature des bois. De même, on passe très peu de temps avec les enfants du couple Shakespeare, donc forcément l'attachement ne se crée guère, alors que c'est là le point essentiel pour que la chialade opère lors du troisième acte.

Outre un script balourd et larmoyant, le problème vient aussi de la forme qui est totalement inadaptée : pourquoi tous ces plans fixes avec des personnages perdus dans un espace immense mais totalement inintéressant visuellement, alors que justement le but du film est d'entrer dans les émotions des personnages ? Chloé Zhao a changé de Directeur de la Photographie par rapport à The Rider et Nomadland et je pense que le choix est catastrophique : comment tu embauches le mec qui a fait Cold War et la Zone d’intérêt pour ton film larmoyant sur la sublimation du deuil ??? L'usage de la photo numérique fait également très tache, pourtant je ne pense pas qu'il s'agisse d'un choix budgétaire. Quoi qu'on pense de Nomadland (j'en pense le plus grand mal) et The Rider (j'ai bien aimé, là par exemple j'ai pleuré à la fin) on ne peut pas leur enlever leur coté immersif, et un rapport aux grands espaces et à la nature qui était jusqu'à peu caractéristique du cinéma de Chloé Zhao. La voir s'enfermer, une fois passé la première demi-heure, dans des intérieurs proprets tout droit sortis de tableaux de Vermeer et ainsi renier ce qui fait une partie de son identité comme cinéaste, voilà qui est surprenant.

Le dernier point noir n'est pas de la faute de Zhao mais du bouquin sur lequel le film se base, où plutôt de la théorie qui le sous-tend et du coup qui se retrouve au cœur du film. La crédibilité de cette dernière demande d'avoir des souvenirs très brumeux de la pièce Hamlet et/ou une connaissance très vague de l'époque élisabéthaine : m'étant coltiné les pièces du barde pendant trois ans de licence d'anglais, ce n'est pas mon cas. Je n'ai pas de problème avec la réécriture d’événements historiques ni même avec l'anachronisme quand celui ci est assumé : tout n'a pas à être véridique historiquement pour être intéressant. Pour tout dire, le film me semblait plus prometteur pendant les 40 premières minutes où j'ai cru qu'on allait basculer dans une forme de fantastique ou de réalisme magique. Malheureusement il n'en fut rien, et on se retrouve donc avec un film qui se veut réaliste sur la période (les costumes ne vont pas du tout et les intérieurs non plus mais passons) mais qui projette sur l'époque élisabéthaine des préoccupations et des grilles de lecture sorties du XXe voir du XXIe siècle.

En effet, la théorie de base du film me semble appauvrir considérablement l’intérêt de l’œuvre de Shakespeare, en réduisant Hamlet à l'exorcisme d'un traumatisme personnel. Cette interprétation anhistorique transpose en fait notre vision contemporaine, post-moderne je dirais même, de la création artistique, dans une époque où cette dernière n’obéissait absolument pas aux mêmes codes. Les pièces de Shakespeare sont ainsi une espèce de mélange d'œuvres existantes (dans le cas d'Hamlet, probablement une légende danoise du XIIIe siècle), contraintes par les impératifs financiers et logistique du théâtre élisabéthain et visant à plaire aux goûts du public de l'époque, gout qui parfois nous semble difficilement compréhensible aujourd'hui.

Est-ce qu'il faut en déduire par là que Shakespeare ne s'est jamais inspiré d’événements personnels pour écrire ses œuvres ? Le type est mort depuis 5 siècles et beaucoup d'événements de sa vie sont encore mal connus, nous en sommes donc réduits à des conjectures. Est-ce là la clé d'interprétation la plus intéressante de son œuvre ? Je ne le pense pas. Depuis des siècles, des milliers de personnes vont voir Hamlet, lisent la pièce, la décortiquent lors d'un semestre interminable dans le TD 05 salle B212 le mardi de 8h à 11h. Depuis des siècles, la pièce, comme d'autres pièces de Shakespeare, interroge, émeut, stimule l'imagination. Pourquoi ? Parce que même en écrivant pour son époque, Shakespeare est parvenu à créer une œuvre qui transcende les siècles. Les littérateurs vous diront : la reprise de structures narratives déjà présentes dans des œuvres anciennes et les procédés intertextuels garantissent une forme de pérennité de l’œuvre, qui tend vers l’universel par les thèmes évoqués (le deuil, la haine, le fait de détester son beau-père qui dans tous les cas ne sera jamais votre vrai daron). Hamnet vous dit : Shakespeare était très très triste quand il a écrit la pièce, et des siècles plus tard vous êtes aussi très très tristes quand vous la voyez, et n'est-ce pas là quelque chose qui vous est familier quand un artiste est très très triste et qu'après il fait une œuvre pour vous dire à quel point il est très très triste ? N'est-ce pas là la méthode la plus courante (ou disons la plus légitime) de la création artistique par les temps qui courent que de décrire ad nauseam son expérience personnelle ?

En 1800 avant notre ère, dans la ville babylonienne de Nippur, un sumérien a gravé sur une tablette la meilleure blague qu'il connaissait. Quatre millénaires plus tard, les savants ont traduit la blague ainsi "Un chien rentre dans une taverne et dit « Je ne peux rien voir, puis-je ouvrir celle-ci ? »". Vous ne rigolez pas du tout ? C'est normal. Le sens de la blague s'est perdu au travers des siècles, mais l'amorce demeure. Autrement dit, de tous temps les gens ont fait des blagues du type "machin et machin rentrent dans un bar", même si aujourd'hui nous ne les comprenons plus. Ou : de tous temps les gens ont fait des blagues. Ou : de tous temps les gens sont allés à la taverne. Est-ce que ces observations nous permettent pour autant de comprendre la blague ?

cielombre
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le 27 janv. 2026

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