10
101 critiques
Be brave
Basé sur la nouvelle éponyme, Hamnet est le dernier défi que s’est lancé Chloé Zhao.Pour ce projet, la cinéaste a pu compter sur la collaboration de l’auteure du roman, qui a coécrit le scénario à...
le 12 oct. 2025
La mort d’un enfant ne se raconte pas, elle altère l’air même que l’on respire. Chloé Zhao s’avance pourtant sur cette ligne de crête, là où l’intime menace de se dissoudre dans le symbole, là où la douleur risque à chaque plan de devenir tableau. Avec Hamnet, adapté du roman de Maggie O’Farrell, elle quitte les grands espaces américains pour l’Angleterre élisabéthaine et resserre son geste autour d’un foyer, d’un corps absent, d’un nom qui deviendra tragédie. Ce déplacement pourrait paraître stratégique. Il est plus trouble que cela, presque périlleux.
Zhao filme Stratford comme une enclave poreuse, traversée par les saisons et les rumeurs du monde. La peste circule d’abord hors champ avant de contaminer l’image elle-même, comme si le cadre se laissait gagner par une fièvre invisible. Les plans, souvent resserrés autour des visages, s’ouvrent soudain sur des échappées de lumière où la campagne anglaise semble indifférente à la catastrophe intime. La profondeur de champ, travaillée avec minutie, isole les corps sans jamais les extraire tout à fait de leur environnement, et cette tension entre ancrage et arrachement constitue l’une des lignes de force du film.
La réalisatrice conserve son goût pour les visages captés à la lisière du silence, pour les peaux traversées par le vent, mais elle substitue à l’errance horizontale de Nomadland un mouvement de retrait, presque un repli. La caméra épouse les hésitations d’Agnès, la mère, interprétée par Jessie Buckley, dont le jeu charnel, parfois fiévreux, refuse la bienséance des figures maternelles sacrifiées. Elle ne compose pas le deuil, elle le traverse. Son corps devient le véritable paysage du film, son regard un point de fuite où viennent se briser les certitudes narratives.
Face à elle, Paul Mescal prête à Shakespeare une intériorité plus opaque qu’on ne l’attendait. Zhao choisit de ne pas filmer le génie en action mais l’homme débordé par ce qu’il ne comprend pas encore. Les séquences londoniennes, brèves, presque elliptiques, tranchent avec la densité domestique de Stratford. Le montage y accélère imperceptiblement, les plans se raccourcissent, comme si la ville imposait un autre régime de perception, plus heurté, plus fragmenté. Ce contraste, finement orchestré, dessine la fracture entre création et absence, entre la scène et la chambre vide.
Le film s’autorise néanmoins quelques lourdeurs symboliques. Certaines images, d’une beauté calculée, semblent vouloir arracher les larmes à tout prix. La lumière rasante, les intérieurs baignés d’ocre, quelques ralentis discrets mais insistants composent un écrin parfois trop conscient de sa propre délicatesse. Zhao frôle alors l’esthétisation du malheur, ce moment fragile où la mise en scène se contemple au lieu de s’effacer. Le parallèle entre la disparition de l’enfant et l’écriture future de Hamlet est suggéré avec une insistance qui, par instants, réduit le mystère à un enchaînement presque programmatique.
Il serait pourtant injuste de ne voir là qu’une coquetterie formelle. Dans ses moments les plus dépouillés, Hamnet atteint une justesse rare. Un plan fixe sur un lit défait, un silence prolongé après une annonce, un visage qui se détourne à peine et tout se fissure. Zhao comprend que le deuil est affaire de durée, d’étirement, de répétition. Elle laisse les gestes se prolonger au-delà du confortable, elle accepte le vide entre deux paroles, elle cadre l’absence comme une présence négative qui pèse sur chaque composition. Cette patience donne au film une texture presque tactile. Le spectateur n’est pas sommé de compatir, il est contraint d’habiter cet espace creusé par la perte.
La musique, parcimonieuse, évite l’emphase et préfère des nappes ténues qui accompagnent sans souligner. Le découpage, d’apparence classique, révèle une véritable précision rythmique dans la gestion des transitions et des ellipses. La maladie progresse sans spectaculaire, souvent relayée au hors-champ, et cette décision de ne pas frontaliser l’irreprésentable constitue sans doute le geste le plus sûr du film. Là, Zhao trouve une forme d’épure qui la rapproche d’une sobriété presque ascétique.
Reste une impression d’inachèvement, comme si la cinéaste hésitait entre l’épure et la fresque, entre le murmure et la proclamation. Hamnet ne possède ni la radicalité formelle qu’on pouvait espérer, ni la sécheresse qui aurait rendu son propos plus coupant. Il demeure dans une zone intermédiaire, parfois frustrante, souvent émouvante, où l’ambition dépasse légèrement la nécessité et où la beauté affleure sans toujours se justifier.
On pourrait reprocher à Zhao d’avoir poli la douleur jusqu’à la rendre presque transmissible, presque partageable. Mais il y a dans cette tentative une sincérité qui désarme. Hamnet n’est ni un chef-d’œuvre ni un simple exercice de style. C’est une œuvre qui tremble, qui cherche sa forme au contact d’une absence irréparable, qui avance à tâtons dans la pénombre de l’Histoire et de l’intime. Ce tremblement n’a rien d’éclatant. Il persiste, discret, comme une vibration sourde que la littérature elle-même n’a peut-être jamais su apaiser.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les films les plus attendus de 2026 et Les meilleurs films de 2026
Créée
le 6 févr. 2026
Critique lue 189 fois
10
101 critiques
Basé sur la nouvelle éponyme, Hamnet est le dernier défi que s’est lancé Chloé Zhao.Pour ce projet, la cinéaste a pu compter sur la collaboration de l’auteure du roman, qui a coécrit le scénario à...
le 12 oct. 2025
6
3169 critiques
Longue histoire que celle de Shakespeare au cinéma : au-delà de la multitude d’adaptations de son œuvre, un certain nombre de films ont tenté de représenter le dramaturge et sa vie, souvent sans...
le 24 janv. 2026
9
6818 critiques
Très honnêtement, voir un autre biopic plus ou moins mensonger sur Shakespeare était la dernière chose dont nous avions envie en ce début 2026. Et le nom du très critiquable Sam Mendes (l’un des...
le 21 janv. 2026
4
752 critiques
Qu'on se le dise, Man of Steel était une vraie purge. L'enfant gibbeux et perclus du blockbuster hollywoodien des années 2000 qui sacrifie l'inventivité, la narrativité et la verve épique sur l'autel...
le 25 mars 2016
7
752 critiques
La lumière, ici, ne naît plus. Elle couve. Elle ronge. Elle persiste comme une braise obstinée sous la cendre d’un monde que l’on croyait sauvé. Avatar : De feu et de cendres ne s’ouvre pas comme un...
le 17 déc. 2025
8
752 critiques
Il y a des films qui ne se contentent pas de dérouler une intrigue ; ils font entendre un pouls, ils politisent le rythme. Une bataille après l’autre procède ainsi : il impose une cadence qui n’est...
le 24 sept. 2025
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème