Aujourd'hui, nous plongeons dans les abîmes revanchards du cinéma de Hong Kong avec un double programme de "rape and revenge" : The Kiss of Death (Ho Meng-Hu, 1973 - Shaw Brothers) et son re-re-remake (officieux) par la concurrence, Her Vengeance (Lam Nai-Choi, 1988 - Golden Harvest). Un véritable duel de studios, la fameuse Shaw Brothers contre Golden Harvest, où l'on se demande si la vengeance est un bol de nouilles qui se mange froid ou, comme dans ces films, tiède, gras et couvert d'hémoglobine bon marché.
Selon l'antique Aristote, la vengeance est une chose juste, une sorte de reddition de compte (vous avez pris ma dignité, je prends votre artère fémorale). Une sentence qui aurait sans doute fait jubiler Run Run Shaw (Shaw Brothers) et Raymond Chow (Golden Harvest), les deux mastodontes qui, à l'époque, se livraient une guerre fratricide pour le trône du cinéma cantonnais.
The Kiss of Death (1973), typique du genre Shaw Brothers, nous offre l'histoire d'une victime de viol qui se contamine volontairement d'une MST pour mieux infecter ses agresseurs avant de les trucider (un plan qui défie les lois de la narration et de la biologie, ce qui est déjà une prouesse philosophique en soi).
Quinze ans plus tard, Golden Harvest (la compagnie qui avait eu la chance, le flair ou le talent de piquer Bruce Lee à la Shaw, initiant ainsi le vrai combat des chefs) dégaine Her Vengeance (1988), un remake éhonté qui se permet de piocher des idées chez l'Américain I Spit on Your Grave (1978). Ici, l'héroïne est assistée par un ancien ami paraplégique, transformant le fauteuil roulant en arme de destruction massive – une belle allégorie du handicap comme potentiel mortifère, si vous voulez vous raccrocher à quelque chose.
On pourrait presque voir dans cette confrontation Shaw/Golden Harvest la preuve qu'Aristote avait raison sur un point : la justice cinématographique exige qu'on rende coup pour coup, film pour film, viol pour viol (à l'écran, bien sûr).
Mais là où le bât blesse, c'est que la vengeance, selon le regretté René Girard, ne serait qu'un cercle vicieux mortifère, une violence mimétique où « Il n’y a pas de différence nette entre l’acte que la vengeance punit et la vengeance elle-même. »
Et c'est là que nos films deviennent involontairement girardiens : les remakes, les plagiats, le "Category III" (catégorie d'interdiction pour films violents à Hong Kong) qui s'empile sur le "Category III", la violence qui n'est que la réponse à la violence... N'est-ce pas la preuve que l'industrie cinématographique elle-même est prise dans ce mimétisme stérile de la représaille ? La Shaw se venge de Golden Harvest avec un nouveau film de sabre, Golden Harvest se venge avec Jackie Chan, et le spectateur, au milieu, se retrouve noyé sous une vague de "bis" où la différence entre l'original et la copie est souvent aussi mince qu'un bout de pellicule mal découpé.
Einstein, qu’on arrache ici à sa physique théorique sans aucun respect, disait :
« Les faibles se vengent, les forts pardonnent, les intelligents ignorent. »
Dans ce cas,
– Les héroïnes sont faibles,
– Les studios encore plus,
– Et nous, spectateurs, sommes intelligents… puisque nous ignorons ces films après les avoir vus.
Ce qui, en soi, est peut-être la plus belle pirouette métaphysique de la soirée.