Charlie Was, Charlie Was but Charlie ain't no more

Ce qui est appréciable dans Hérédité, c’est d’une part le temps passé à développer l’intrigue dans un climat vraisemblable, et la sagesse de ne pas avoir abusé ni du surnaturel, ni du gore.

On est saisi dès les premières minutes. S’il y a quelques longueurs au début de la deuxième heure après le décès de Charlie, dans l’ensemble tout se tient correctement et on ne sombre pas dans l’ennui. On y trouve aucun jumpscare inutile mais un malaise et une angoisse amenés avec finesse.


Dès les premières minutes, on peut identifier des éléments qui, assemblés induisent un contexte de sorcellerie : le premier plan du film est sur la cabane dans les bois, éléments récurrents des contes et autres histoires de sorcellerie, la mouche symbole de Belzébuth “le seigneur des mouches”, AKA seigneur des immondices et prince des démons, est présente sur le rebord de la fenêtre. Le plan suivant est sur les armoires d’herboriste, la connaissance des plantes ayant longtemps été, malheureusement, attribuée aux sorcières. On arrive enfin sur les maquettes, en particulier la maison miniature, là encore un élément récurrent des univers occultes (qu’on retrouve notamment dans the Haunting of Bly Manor de Mike Flanagan).

On arrive ensuite dans la cabane, dans laquelle dort Charlie interprétée par Milly Shapiro dont la bouille n’est pas sans rappeler les gueules tordues du “Sheitan” de Kim Chapiron (2006) et qui dissimule à la vue de son père le contenu d’une boite à chaussure.

Intéressant choix de prénom pour ce personnage au destin hors du commun, on se souvient tous du “Charlie Challenge” qui a connu son pic de popularité en 2015 en étant mis en lumière par twitter et relayé par toute la presse tant c’était devenu le dernier jeu à la mode.

Ce “jeu” qui est en réalité une pratique divinatoire facilitée, un genre de Ouija rendu accessible aux ado, est en fait l’invocation d’un démon mexicain ou d’un enfant suicidé au choix, censé répondre à toutes les questions les plus sombres.

Enfin, les 5 premières minutes du film se terminent sur l’enterrement de mamie peuplé de personnes étrangères à la famille. 5 minutes et les dés sont jetés : le climat est donné, sorcellerie, isolement, divination, satanisme et morbidité, alors que tout peut sembler normal à un oeil innocent. Un premier coup de maître pour la réalisation qu’on doit à Ari Aster, ce qui me donne presque envie d’aller voir “Beau is afraid” encore à l’affiche.

Ce film traite d’une part de l’hérédité des alliances spirituelles contractées dans les cultes païens, des réclamations de ces alliances mais également de la psychogénéalogie et de la cyclicité des traumatismes transgénérationnels.

Le casting est vraiment bon, si le personnage du patriarche Graham incarné par Gabriel Byrne est un peu effacé et à la ramasse face au matriarcat démoniaque qui demeure sous son toit, Toni Collette nous offre une performance remarquable et on ne la quitte pas des yeux pendant tout le film.

Alex Wolff est très crédible dans son personnage d’ado fébrile, bouleversé, traumatisé par le rejet de sa mère, lui même en plein rejet de la réalité à travers sa consommation de drogue mais qui essaye tant bien que mal d’avoir une adolescence normal et de (dé)connecter avec ceux de son âge. Il sera malgré ses efforts sans cesse “réclamé” par l’univers familial.

Le symbole récurrent dans le film (le collier de la mère, le symbole peint dans le grenier, sur le poteau qui tue Charlie, dans la maison de Joanie…) est un vrai sigil occulte, symbole de Paimon, à peine modifié pour les besoins du film. Selon la Goétie, la magie incantatoire, ce serait l’un des anges déchus, devenu alors l’un des rois des enfers. Dans le film, la secte de Paimon l’invoque et tente de lui donner corps afin d’obtenir richesses et pouvoir en retour. Un mobile un peu léger, mais soit, les idiots sont nombreux dans ce bas monde.

Les mots qui apparaissent sur les murs de la maison sont aussi démoniaques : Pandémonium est la capitale des enfers dans Le Paradis perdu de Milton, zazas vient d’une incantation d’Aleister Crowley et fait référence au démon des abysses, Satony est issu de la nécromancie. Même combat pour les mots prononcés par Joanie à Peter pour tenter sans vergogne de virer son âme de son propre corps.

Je ne sais quel est le rapport d’Ari Aster au monde de l’occultisme ni quelles sont ses pratiques spirituelles, mais ces références hermétiques semblent vouloir rendre un hommage à peine dissimulé au satanisme, tout en induisant un climat angoissant très réussi. Jusqu’à la statue de Paimon, qui évoque à la fois une représentation connue de Baphomet à la vue de la position de la main et une représentation blasphématoire du Christ en croix avec Marie et Marie-Madeleine agenouillées à ses pieds.

Le dernier plan du film comme le premier se fera sur la cabane dans le jardin, mais cette fois, le voile est tombé, le spectateur est conscient de ce qu’il s’y passe et la boucle est bouclée.

Bonus : petit détail furtif, lorsque Peter arrive dans la chambre lors de la fête pour fumer avec ses camarades, ils sont entrain de regarder une scène de décapitation en noir et blanc sur une tablette. Cette mise en abîme rapide et subtile annonce en réalité le destin de Charlie.

Ceux qui auront loupé les détails occultes du film ne comprendront pas la fin qui semblera surdosée et grotesque, pourtant, tout était dit dans les 5 premières minutes.

Septieme-Sens
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le 24 août 2023

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