Il est des œuvres qui traversent le temps non comme de simples artefacts culturels, mais telles des balises intemporelles, éclats suspendus entre mythe et modernité. Highlander, réalisé par Russell Mulcahy en 1986, est de cette trempe. Trop souvent rangé dans le vaste tiroir des productions fantastiques des années 1980, il mérite aujourd’hui une réévaluation critique à la hauteur de son ambition et de sa singularité. Car Highlander n’est pas seulement un film, c’est un vertige mélancolique, une épopée métaphysique, une fresque d’une rare poésie visuelle portée par une bande-son sublime, un scénario à la fois ludique et tragique, et une mise en scène visionnaire.
Dès ses premières minutes, Highlander impose une esthétique, une atmosphère, une manière d’être au monde cinématographique qui déroute autant qu’elle fascine. Le film s’ouvre dans l’obscurité d’un match de catch, baigné dans une lumière rouge sang, avec les accords planants de Queen en arrière-fond, pour mieux nous catapulter, en une coupe saisissante, dans les Highlands écossais du XVIe siècle. Ce passage d’un univers à un autre, d’un présent brutal et urbain à un passé sauvage et mystique, est rendu possible grâce à un montage d’une virtuosité rare, où les transitions temporelles ne sont pas de simples effets narratifs, mais de véritables fulgurances visuelles. Mulcahy, issu du monde du clip vidéo, maîtrise l’art du match cut, du cross-dissolve, de la morphing transition, et les emploie ici non pas comme de vulgaires artifices esthétiques, mais comme le langage même de son film : celui d’un homme déchiré entre les âges, entre sa mortalité perdue et sa solitude éternelle.
Le montage devient ainsi la respiration du film, son battement de cœur, le fil invisible qui relie les époques, les passions, les combats. Chaque retour en arrière n’est jamais gratuit ; il approfondit le personnage de Connor MacLeod, campé avec une étonnante intensité par Christopher Lambert, dont le jeu, parfois qualifié à tort de monolithique, révèle ici une palette nuancée, toute en douleur contenue, en regards égarés et en silences éloquents. Il est ce héros tragique, quasi shakespearien, voué à voir disparaître tous ceux qu’il aime, condamné à l’exil perpétuel dans un monde qu’il ne comprend plus.
Le scénario, original à sa sortie, n’a rien perdu de sa force : un petit groupe d’immortels disséminés à travers les siècles, s’affrontant jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, luttant pour un prix mystérieux. Une idée à la fois simple et infiniment riche, permettant au film de naviguer entre les genres – fresque historique, polar urbain, fantasy gothique – sans jamais perdre son centre émotionnel : la solitude de l’immortalité. Si l’on sent parfois les coutures du récit, notamment dans certains dialogues un brin explicatifs, cela participe aussi d’un charme désuet, à la frontière du mythe et de la bande dessinée.
L’interprétation est à la hauteur de l’ambition. Sean Connery, impérial en Ramirez, apporte une noblesse ironique, une profondeur presque aristotélicienne à son personnage. Chaque apparition de Connery irradie l’écran, et sa relation mentor-élève avec MacLeod évoque autant les maîtres zen du cinéma asiatique que les grandes figures de tragédie antique. En face, Clancy Brown incarne Kurgan, l’antagoniste, avec une démesure jouissive, une brutalité théâtrale qui confère au film une tension constante. Brown, tout en grimaces, en sarcasmes, en voix gutturale, compose un monstre fascinant, presque opératique, à mi-chemin entre le démon et le punk apocalyptique.
Mais ce qui élève véritablement Highlander au rang d’œuvre culte, c’est sa capacité à mêler le fond et la forme, à faire de l’image un vecteur d’émotion pure. Mulcahy filme la ville de New York comme un purgatoire postmoderne, une jungle de béton où les immortels livrent leurs derniers duels sous la pluie et les néons. Chaque plan semble composé comme un tableau expressionniste, et la photographie de Gerry Fisher renforce cette atmosphère onirique, presque hallucinatoire. Il y a dans la mise en scène un lyrisme fiévreux, une audace baroque, qui rappelle parfois le meilleur de Ridley Scott ou de Tony Scott, mais avec une touche plus sauvage, plus instinctive.
Et que dire de la musique ? Si Michael Kamen signe une partition orchestrale subtile et évocatrice, c’est surtout la présence de Queen qui confère au film une dimension mythologique. Les chansons du groupe – Who Wants to Live Forever, Princes of the Universe, A Kind of Magic – ne sont pas de simples morceaux ajoutés à la bande-son : elles sont le souffle épique du film, son cri du cœur. Who Wants to Live Forever, en particulier, sur la séquence de la mort de Heather, la compagne humaine de MacLeod, est d’une puissance émotionnelle dévastatrice, sublimant le montage en une pure élégie.
Quelques défauts subsistent, certes. Le rythme du film, notamment dans son dernier tiers, accuse quelques ralentissements, et certaines scènes secondaires pâtissent d’un jeu un peu outré ou d’effets spéciaux désormais datés. Mais ces faiblesses, loin d’amoindrir le film, participent de son charme étrange, de sa nature hybride, comme un diamant brut aux multiples facettes, tour à tour kitsch et sublime.
On ne saurait conclure sans évoquer quelques anecdotes de production qui ajoutent à la légende du film. Le tournage fut épique, parfois chaotique, entre les caprices météorologiques en Écosse, les tensions sur les plateaux new-yorkais, et les défis techniques d’un film au budget modeste mais aux ambitions démesurées. Lambert, quasi aveugle sans ses lunettes, dut tourner de nombreuses scènes d’action dans le flou, au sens propre. Quant à Connery, engagé pour une semaine, il tourna ses scènes en un temps record, dans un mélange de professionnalisme et de générosité qui força l’admiration de l’équipe.
En définitive, Highlander est un film inclassable, une œuvre poétique déguisée en film de genre, un opéra rock à la gravité existentielle. Il n’est pas seulement un produit de son époque ; il est un cri d’éternité, un chant funèbre et flamboyant sur l’amour, la perte, le combat, et le prix à payer pour survivre à tout. On ressort de sa vision le cœur un peu serré, l’âme pleine d’images et de sons, comme si l’on avait, l’espace d’un instant, goûté à l’éternité.