En 1992, l’histoire chaotique de la production d’un film sur le personnage de Hulk commence. Avi Arad et Gale Anne Hurd, producteurs chez Universal Studios et figures incontournables de l’industrie des adaptations de comics, se heurtent immédiatement à une difficulté : comment transposer le mythe de Hulk au cinéma sans tomber dans un simple film d’action bourrin ou un monstre de foire numérique ? Le premier scénariste sollicité, Michael France, rejette rapidement la proposition d’un script où Hulk affronterait le Général Ross et des terroristes.
Le deuxième scénariste engagé, John Turman, semble prendre une direction plus fidèle au matériau d’origine. Son approche respecte les racines atomiques de Hulk, un élément clé du lore du personnage qui renvoie aux craintes liées à la guerre froide et aux expérimentations scientifiques incontrôlées. Il intègre également des figures majeures du comics : le général Ross, Rick Jones et le Leader. Turman pousse encore plus loin l’aspect psychologique en intégrant Brian Banner, le père violent du héros, responsable de ses traumatismes. Cependant, malgré ces idées riches, Universal Studios reste frileux et le scénario est rejeté.
En 1995, Universal Studios engage Jonathan Hensleigh, mari de Gale Anne Hurd, un scénariste reconnu mais inexpérimenté en réalisation, pour mener à bien le projet. Son script, écrit avec J. J. Abrams, prend une direction plus orientée vers la science-fiction horrifique : Bruce Banner expérimente sur des prisonniers en mélangeant leur ADN à des insectes mutants, créant ainsi des créatures monstrueuses. En misant sur la monstruosité et l’horreur corporelle, ce scénario perd la dimension psychologique du personnage et risque de trahir son essence. L’idée même d’expériences sur des cobayes humains évoque plus un super-vilain qu’un héros tragique comme Bruce Banner.
L’échec de cette version, causé par des dépassements budgétaires et un manque de confiance en Jonathan Hensleigh, illustre la difficulté de donner naissance à un film Hulk qui soit à la fois ambitieux et respectueux du matériau source.
En 1998, après avoir initialement refusé de s’impliquer, Michael France revient avec une vision bien plus sombre du personnage. Il s’éloigne du simple monstre vert enragé pour explorer la psyché de Bruce Banner. Son script met l’accent sur la relation toxique avec son père, faisant de Hulk une métaphore de la colère refoulée et des traumatismes d’enfance. Cette vision plus adulte et psychologique est néanmoins jugée trop lourde pour un blockbuster et nécessitera plusieurs réécritures.
En 2001, Ang Lee est engagé pour réaliser ce futur film sur le personnage de Hulk. Connu pour son approche visuelle élégante et sa capacité à insuffler de l’émotion à ses personnages, il demande à son scénariste James Schamus de retravailler le script. Ensemble, ils approfondissent la relation père / fils, au point d’en faire le véritable moteur du film.
Le tournage démarre alors dans une atmosphère de tensions créatives. Michael France, frustré par les nombreuses réécritures, demande à consulter tous les scripts pour que la Writers Guild of America puisse déterminer qui mérite le crédit d’auteur. Il accuse Schamus d’avoir récupéré ses idées sans lui attribuer suffisamment de reconnaissance. Finalement, Michael France, John Turman et James Schamus seront tous crédités, témoignant de l’histoire mouvementée du développement du film.
En 2003, Hulk sort enfin en salles après plus d’une décennie de gestation.
Dès les premières minutes, le film se distingue des adaptations de comics classiques en adoptant un ton résolument dramatique. Le film s’apparente à une tragédie grecque où la relation père / fils est au cœur du récit. Comme un Œdipe moderne, Bruce Banner est hanté par son héritage familial et par un père dont l’obsession pour le pouvoir le conduit à la destruction.
L’antagonisme entre Bruce et David Banner (rebaptisé ainsi en clin d’œil à la série TV des années 70) repose sur une opposition idéologique forte. Là où Bruce cherche à améliorer l’humanité grâce à la science, son père incarne une soif de domination incontrôlée, une figure presque prométhéenne qui veut s’affranchir des lois de la nature. Ce conflit est renforcé par un second rapport père / fille : le Général Ross et Betty. Tous deux, Bruce et Betty, vivent sous l’ombre de pères autoritaires, ce qui explique leur alchimie et le lien qui les unit au-delà du simple intérêt romantique. Ang Lee pose ici une approche plus psychologique du super-héros, s’éloignant des standards du genre pour plonger dans l’introspection et la souffrance émotionnelle, un choix qui ne plaira pas à tous les spectateurs.
Eric Bana incarne un Bruce Banner convaincant dans son rôle d’homme brisé, hanté par ses démons intérieurs. Il propose une interprétation sobre, loin des archétypes habituels du scientifique excentrique, mais son jeu manque parfois de nuances, rendant le personnage un peu froid. L’alchimie avec Jennifer Connelly fonctionne modérément, mais leur romance peine à captiver à cause d’un manque de dynamisme dans l’écriture de leurs interactions.
Nick Nolte, en revanche, se démarque par une performance intense et habitée. Son David Banner est un savant fou dégénéré, aux allures quasi shakespeariennes, dont le délire paranoïaque et les motivations troubles en font un antagoniste atypique. Son évolution vers le rôle de Absorbing Man est une prise de liberté avec le comics, où ce personnage est généralement un criminel doté de pouvoirs d’absorption. Ici, cette transformation accentue la dimension tragique et mystique du récit, mais son exécution finale laisse perplexe.
Si l’ambition narrative du film est louable, son incarnation visuelle pose problème. Hulk, entièrement en images de synthèse, souffre d’une modélisation approximative. Ang Lee lui-même a assuré la motion capture du personnage, ce qui montre son implication, mais l’animation de la créature manque de réalisme. L’intégration de Hulk dans l’environnement est souvent maladroite, avec un rendu artificiel qui nuit à l’immersion. Les scènes de combat et de course-poursuite, censées être spectaculaires, peinent à convaincre tant le colosse semble superposé aux décors plutôt qu’ancré dans l’action. L’aspect vert fluo du personnage accentue ce côté cartoonesque, en décalage avec le ton sombre et psychologique du film.
Et que dire des chiens mutants ? Présentés comme des adversaires féroces, ils sont ridicules à l’écran, leur design et leurs animations les rendant plus risibles qu’effrayants. Cette séquence est sans doute l’un des moments les plus embarrassants du film.
Là où le film réussit à capturer la complexité du personnage dans sa dimension tragique, il échoue à maintenir un équilibre entre introspection et divertissement. La lenteur du récit et la répétitivité de certaines scènes plombent le rythme du film. Si la relation père / fils est bien développée, elle devient parfois trop insistante, au point d’éclipser l’action et d’alourdir le propos. Bruce Banner, tiraillé entre sa peur de l’héritage paternel et son refus d’accepter son destin, tourne en rond dans ses questionnements existentiels. Certains dialogues frisent le ridicule, et la symbolique surchargée alourdit encore davantage un scénario qui aurait gagné à plus de concision. Jennifer Connelly, n’échappe pas aux écueils du scénario. Son rôle de sidekick féminin se résume à subir les événements plutôt qu’à influencer réellement l’histoire. Elle sert essentiellement de catalyseur émotionnel pour Bruce, sans véritable développement propre.
Visuellement, Ang Lee tente d’ancrer son film dans l’univers des comics en jouant sur le découpage des plans. Il multiplie les split-screens et les effets de transition rappelant la mise en page d’un comics. Si cette approche est originale, elle devient parfois envahissante et distrayante, donnant une impression de style surchargé.
La bande originale, composée par Danny Elfman, apporte une touche épique et mélancolique au film. Habitué aux super-héros, il livre une partition efficace, cependant bien que moins mémorable que ses travaux précédents.
Enfin, les fans auront apprécié le cameo de Stan Lee et Lou Ferrigno, un clin d’œil sympathique aux origines du personnage.
Hulk est une tentative audacieuse de réinventer le mythe du Géant de Jade en y injectant une profondeur dramatique rarement vue dans le genre super-héroïque. Mais cette ambition se heurte à des choix de mise en scène contestables, des effets spéciaux datés et un scénario qui manque d’équilibre entre réflexion et action. Si Ang Lee a réussi à donner une âme au personnage de Bruce Banner, il n’a pas su pleinement exploiter son alter ego monstrueux, rendant son film frustrant pour ceux qui attendaient une adaptation plus fidèle au comics.