I Live Here Now
4.5
I Live Here Now

Film de Julie Pacino (2025)

I Live Here Now est une hallucination psychotique de 1h30 qui n'a plus peur d'aborder tous les tabous féminins avec la finesse d'un bulldozer, mais le fait incroyablement bien. C'est donc un film ultra-clivant, et tandis que le public jeune accroche plutôt bien au délire dans la salle, pose à la fin des questions parfois dures et préoccupées à la réalisatrice sur les violences physiques et psychiques faites aux femmes (on sent les groupes scolaires particulièrement touchés, et "pas que les filles", c'est beau), les vieux se lèvent, huent, se barrent scandalisés devant "ce film gore, sexuel, décadent"... Eh bien, vous savez quoi ? Que ce public le déteste, ça nous rassure. Ce film de Minuit complètement pété du casque (amateurs de films fous : foncez) qui livre un cauchemar déformé, monstrueusement torturé, d'une femme qui se prépare à avorter et affronte ses traumatismes du passé sous forme d'un conte lynchien (grosse influence assumée), n'est pas pour tous les yeux (et uniquement pour les esprits féministes ou égalitaristes... On doute que ceux qui ont claqué la porte du ciné, surtout lors des scènes lesbiennes, en ont quelque chose à carrer). Les images sont crues, sans détour (oui, il y a des scènes olé olé entre deux femmes... C'est là qu'on a perdu beaucoup de monde, dans la salle), et racontent une histoire pas évidente à suivre (il y a des choses qu'on a comprises après des réflexions post-film). En vérité, on vous le dit : votre interprétation est forcément bonne, car le film est analysable, décorticable à l'envi, et la réalisatrice elle-même ne veut surtout pas donner de mode d'emploi tout fait, donnant raison et nourrissant d'arguments (très bons) les versions que le quidam qui l'aborde lui soumet. Pour notre part, on vous livre notre petit décryptage, bien humblement. Il s'agit donc d'une héroïne (Rose, parce que "couleur de la femme") engrossée par un goujat (qui ne pense que d'après le cerveau flétrit de son affreuse mère), qui prend la voiture pour aller avorter, ce qui la chamboule, un orage violent éclate, la forçant à se réfugier dans un love-motel qui est apparu sur le côté de la route (tiens, tiens... Un p'tit Rocky Horror Picture Show ?), dans lequel séjournent uniquement des femmes, qui ont des pulsions assez violentes (sexuelles ou meurtrières), et où des visions horribles perturbent la nuitée de notre héroïne... Avec ses drapés rouges veloutés et généreux (pas besoin de vous faire un dessin), sa scène récurrente de trauma (l'héroïne, encore enfant, est attachée sur un lit d'opération, et un gynéco la massacre à l'entrejambe... On a serré les cuisses), ses cauchemars vivants (les gens de dos sous un halo de lumière, les coups tapés à la porte, les bruits amplifiés qui sont assourdissants, les cris, le sang qui gicle de partout, les morts qui reviennent...), on sait que Lynch n'est pas très loin (bien que la réalisatrice cite I Saw the TV Glow comme référence de son incroyable chef-op', à qui la photographie magnifique revient comme un honneur, le premier atout du film). Il y a donc la réceptionniste qui est sa mère (Ada, "la noble", car elle se croit au-dessus de ce qui est arrivé à sa fille, elle a une attitude très hautaine envers elle), une femme en noir qui a (est) une clé et se montre très violente envers Rose (Liliane, nom proche de "Lilith", la figure démoniaque mésopotamienne qui s'en prend aux humains masculins, on y reviendra, pas de panique), et une autre jeune femme habillée en blanc (elle vous a mis un code couleur, ça va, elle est sympa, la réal, "c'est pas si compliqué à suivre") qui se fait martyriser par Liliane (Sid, "l'ami, le compagnon" en vieil anglais, donc "la gentille" pour faire simple). Ça y est, on attaque le dur :

on est dans la tête de Rose, ce love-motel est son Purgatoire dans lequel elle doit affronter ses démons du passé pour pouvoir avancer, repartir en tant que femme et non victime de sa propre vie. Ainsi, Rose a beau hurler, courir, les couloirs n'ont pas de fin, la porte de sortie est fermée à clé, le démon "Lily" la tente pour mieux la confronter à la sexualité libre de choix à laquelle elle a droit (plutôt que son seul mec déserteur, qui exige pourtant d'obtenir son bébé...), la force à agir en tuant Sid (personnage avec qui Rose se confond), et à dire ses quatre vérités à sa mère qui l'a abusée (on n'a rien compris à la scène de trauma du début, soit-dit en passant : elle s'est fait abuser, mais par qui ? Sa mère ? Le gynéco ? Elle a été stérilisée ?).

Après moult pérégrinations bordéliques (puisque sa tête est fracassée par les hormones, la peur de l'avortement, ses souvenirs torturés en flashbacks), on aboutit sur un final aussi gore qu'assumé, et on a terminé d'être convaincu par ce film d'auteur très puissant.

Rose décide d'embrasser pleinement ses noires pensées (Lily), la forçant à ingérer des bouts de verre (la scène est dégueulasse, on a adoré) pour récupérer la clé du motel (donc de sa tête... Ça va, vous suivez toujours, au fond ?), et se retrouve sur la même table d'opération du début, sauf que cette fois-ci c'est pour accoucher...d'une couronne pleine de liquide amniotique, de sang, d'à peu près tout ce qui peut sortir de cet endroit (bon appétit bien sûr), et se couronne.

Elle est devenue seule reine de sa vie, et n'a plus qu'à nous défier d'un regard, nous, spectatrices (et spectateurs, bien entendu) d'en faire autant. Yeah, motherf*cker. Ce film n'y va pas avec finesse, frappe dur à l'entrejambe des filles pour leur rappeler qu'elles seules décident de ce qu'elles en font. Mesdames, chopez donc votre couronne (passez un p'tit coup de chiffonnette dessus avant, quand même, ça coule) et sacrez-vous, vous le méritez.

Aude_L
8
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le 24 sept. 2025

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Aude_L

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