Je lis rarement des critiques de films (et j'en écris encore moins), mais après avoir vu Innocents, j'ai eu besoin de confirmer une intuition. À mon grand damn, après avoir parcouru quelques critiques ici, je n'ai pas trouvé de quoi la confirmer. Alors je pose ça là :
Certes on peut s'arrêter à l'esthétique, penser qu'Innocents sert de prétexte à montrer des corps nus, que c'est un film prétentieux qui se regarde faire. Et, sur le plan de l'analyse, on peut ne voir que le côté crise-d-ado-bobo-parents-laxistes et fuite par les images.
Moi, je vois un père incestueux qui a enfermé ses deux enfants dans un schéma oppressif, sous le regard d'une mère docile et complice. Un système d'emprise et de domination qui détruit, et qui est si irrespirable qu'il ne peut mener qu'à la folie (les jeux incessants et malsains des deux frères et soeurs). De la même manière, matérialisée par les événements de la rue, la société oppresse les individus pour ensuite leur reprocher leur violence.
Mathew ne peut pas le comprendre, ni la folie des deux frères et soeurs, ni la violence de la rue, car il ne vient pas de ce monde là, il lui est étranger. Et c'est justement son regard extérieur, qui n'a pas normalisé l'inceste et la violence, qui en révèle toute la cruauté.
Les éléments qui permettent de soutenir cette thèse :
Premièrement, il y a une scène très explicite au début du film, où Mathew voit le père caresser le dos de sa fille, et il est interloqué par ce qu'il voit : la scène est filmée avec une telle insistance que pour moi, aucun doute n'est permis sur l'intention du réalisateur.
Deuxièmement, un moment où Théo, très en colère, explose en disant qu'il faudrait juger et condamner tous les parents. ,
Enfin, pourquoi Isabelle voudrait-elle se suicider si son père découvrait qu'elle a une relation avec un jeune homme (puisqu'il est question de Mathew quand la question est abordée) ? On ne se tue pas parce qu'un père libéral et bohème découvre qu'on a une sexualité débridée. On se tue parce que le retour du père signifie la réactivation de tout ça : de ce qui n'a jamais pu être dit, ni fui. Alors, oui, Isabelle et Théo sont bel et bien innocents.
Dans ce prisme, mai 68 n'est pas juste un prétexte, un décor pour le film ou un moyen de pointer du doigt l'indifférence des personnages. C'est une analogie directe.
Si le père est incestueux, et si la société fonctionne selon la même logique d'oppression que lui, alors Mai 68 n'est plus simplement une révolte idéologique, c'est le soulèvement de ceux qui ont été abusés par leurs pères au sens large.
La violence n'est qu'un symptôme de cette douleur insoutenable, qui se déplace de la sphère familiale à la sphère politique, sans jamais trouver sa résolution car elle n'interroge pas ses causes profondes.