Je me souviens très bien de la sensation en sortant d’Insaisissables. Pas de colère franche. Pas d’enthousiasme non plus. Plutôt ce truc étrange : le sentiment d’avoir été occupé pendant deux heures. Pas embarqué. Occupé. Comme si le film m’avait secoué par les épaules en me répétant toutes les trente secondes :
Regarde ! Regarde encore ! T’as vu ça ? Et ça ? Et ça ?
Le revoir avec mon fils n'a fait que confirmer.
Sur le papier pourtant, je me suis dit que ça aurait pu le faire.
Le casting, d’abord. Eisenberg, Ruffalo, Harrelson, Freeman, Caine… c’est une affiche qui claque. Une promesse de plaisir immédiat. Et il faut reconnaître au film son rythme effréné. Les tours s’enchaînent, la mise en scène carbure à l’adrénaline, et le thème de l’illusion, du faux-semblant, du grand numéro collectif fonctionne… au moins au début. On se laisse prendre. Les tours font leur petit effet. Le spectacle est là.
Mais très vite, quelque chose se fissure.
Le problème, paradoxalement, c’est justement ce rythme hystérique. Le film ne respire jamais. Jamais. Pas une pause, pas un silence, pas un regard qui dure un peu plus longtemps que nécessaire. Tout est en mouvement permanent : caméra, montage, dialogues, scénario. Comme si ralentir une seule seconde équivalait à perdre le spectateur. Comme si le film avait peur qu’on décroche, qu’on réfléchisse, qu’on anticipe, comme si il devait nous captiver perpétuellement, détourner constamment notre attention pour mieux nous avoir. Résultat : à force d’être constamment stimulé, on finit… épuisé.
Et cette poudre aux yeux visuelle contamine le scénario.
Au lieu d’assumer un simple et élégant film de braquage, à la Ocean’s Eleven - ce qu’il aurait très bien pu être - Insaisissables s’embarque dans une mythologie inutile : société secrète, héritage mystique, grandes révélations censées tout recontextualiser. Et là, le château de cartes s’écroule doucement. Les twists s’empilent, mais ne pèsent rien. Le fameux “prestige” tombe à plat. Pire : il donne l’impression d’un film qui ne croit pas en la simplicité de son concept.
On est très loin, d’ailleurs, de la virtuosité de Nolan et de son Prestige, où chaque révélation rebat réellement les cartes, émotionnellement et narrativement.
Ici, les retournements sont souvent prévisibles, parfois même devinés avant leurs longues explications alambiquées. Et quand le film explique, il donne surtout l’impression de justifier après coup des procédés bancals. Des zones d’ombre demeurent, mais pas les bonnes. Pas celles qui intriguent. Celles qui sentent le cache-misère.
Et ce cache-misère a un nom : la magie.
Concept ultra pratique, il permet tout. Absolument tout. Faire disparaître la logique, la cohérence, la causalité… sous prétexte que “c’est de l’illusion”. Sauf qu’à force d’en abuser, le film se tire une balle dans le pied : si tout est possible, plus rien n’est impressionnant.
Quant aux personnages… ils sont là. Fonctionnels. Sans réelle saveur. Des archétypes sympathiques, jamais réellement creusés. On les regarde faire, mais on ne s’y attache pas. Et dans un film censé jouer sur la manipulation et le double jeu, c’est un comble.
Au final, Insaisissables est un film qui confond vitesse et maîtrise, mouvement et profondeur. Il impressionne sur l’instant, mais laisse peu de traces. Un grand numéro de prestidigitation qui oublie l’essentiel : parfois, le vrai tour de force, c’est de savoir s’arrêter, jouer sur le rythme, regarder le public, le laisser respirer et pas l'étourdir sous un déluge constant d'action et d'informations.
Insaisissables est un spectacle, oui mais il est loin d'être un tour réussi.