Il est vraiment agréable de retrouver James Wan pour les petits films d'épouvante à se mater sur le pouce entre deux productions plus "exigeantes" (horrifiques ou pas). Ce n'est pas un grand réalisateur, mais c'est un artiste qui connaît son matériau, sait en jouer et a pour ne rien gâcher un vrai regard de metteur en scène. Accompagné au scénario d'un Leigh Warnell qui devait encore affiner son écriture aux films suivants, et à la photographie d'un John R. Leonetti (qui, bien pitre réalisateur, est en revanche un excellent chef-op) , il nous offre ainsi des productions assez réchauffées en termes de fond, mais très maîtrisées et marquées de sa patte. Il y a un "style Wan" qu'on reconnaît tout de suite : très courte profondeur de champ (voir fish-eye pour certains plans) qui rend visible tout l'espace et nous met à l'affut de la moindre anomalie, panoramiques et plans-séquence en steady-cam transformant le spectateur en explorateur, et surtout une manière subtile ("insidieuse", justement) d'amener l'horreur. Celle-ci ne surgit pas toujours (même pas souvent) dans un champ-contrechamp paresseux avec un pauvre jumpscare pour faire sursauter trois secondes : elle prend son temps. Elle s'amène naturellement dans le champ de la caméra. Elle fait partie de la diégèse et n'est que la continuité des scènes banales du quotidien (voir cette scène où la mère de famille, qui au départ sortait simplement la poubelle, en vient à pister un petit fantôme espiègle). La séquence inaugurale suivie d'un générique de début montrant des images d'intérieur progressivement envahies par des détails étranges illustre cette vision : celle d'un monde maléfique présent à travers le monde réel, et l'infectant petit à petit.
Dans ce jeu de frontières plus que poreuses entre réel et fantasmatique, Wan joue aussi beaucoup de la technologie (il le fait également dans ses deux "Conjuring") : si dans un premier temps, les démons se jouent de cette dernière via les dispositifs censés protéger et avertir la famille (le babyphone, l'alarme...), elle devient ensuite l'alliée des personnages via des séances de médium entièrement basées sur le technique, le point culminant étant cette séance de spiritisme où la boule de cristal et le Ouija sont remplacés par un masque à gaz, un enregistreur, des appareils photo et un indicateur thermique...
De l'ancien mêlé au moderne, en somme, tous deux présentés comme deux forces complémentaires : la photographie terne évoque autant un univers fantomatique qu'une caméra de surveillance, les lumières sont d'une crudité inquiétante, et l'image semble parfois se "régler" (un peu plus chaude, un peu moins "désaturée") à mesure que le surnaturel surgit. Comme si Wan opérait lui-même un réglage thermique de la caméra, nous dévoilant petit à petit le contrepoint du terne monde réel : l'antre du démon, symbolisée par la couleur rouge et une fantaisie baroque (on aurait d'ailleurs aimé le voir plus). C'est donc un film cohérent et organique que Wan nous propose, donnant sa couleur à un film qui, entre les mains d'un réalisateur avec moins de "personnalité", aurait été bien fade.
Car oui, comme mentionné plus haut, Insidious ne brille pas particulièrement par son écriture : le récit est correct, mais recycle beaucoup de vieux tropes : malédiction familiale, enfant effrayant, esprit frappeur, mari sceptique face à une femme plus irrationnelle (même si, et c'est à saluer, le film est parfois une véritable critique de la charge mentale, dans laquelle l'homme sauve sa famille en reprenant le rôle de parent que seule sa femme assumait jusqu'alors). Et puis quelques trous ici ou là (les deux autres enfants du couple sont quasi-décoratifs et disparaissent complètement aux deux tiers du film), des scènes trop verbeuses (les explications sur l'origine des esprits), et une fin très "James Wan", avec caméra hystérique, cris et pleurs dans tous les sens et dialogues à base de "oh mon amour reviens-moi". La mise en scène elle-même finit par dévoiler le revers de ses qualités, avec une esthétique qui se rapproche parfois du jeu vidéo. Néanmoins, si l'on prend Insidious pour ce qu'il est (un film imparfait, mais entraînant et travaillé), alors rien ne saurait gâcher le plaisir pris au visionnage.