Film de science-fiction allégorique à base d'envahisseurs extra-terrestres dissimulés parmi les humains, démasqués par l'action musclée d'un prolétaire remonté nommé John Nada ("rien" en espagnol, ça ne s'invente pas !).
Et puisque c'est réalisé par J. Carpenter, ce n'est pas le premier niveau de lecture qui est le plus intéressant, surtout aujourd'hui.
Un titre original ("They live") plus menaçant que le titre français, une trame classique de série B américaine... sauf qu'au lieu d'être une métaphore de la crainte du communisme propre aux années '50, les aliens sont ici une métaphore on ne peut plus limpide non seulement du consumérisme, mais aussi de la surveillance de masse et du sympatoche climat de répression/délation/soucis de conformité qui l'accompagne.
La force de cette oeuvre réside dans la dénonciation du capitalisme qui exploite, domine et trompe la population grâce à des outils technologiques fournis par des extraterrestres, ainsi que la révélation des moyens de communication de masse inféodés au pouvoir qui parviennent à construire un monde factice.
L'idée de base est que la vérité est là, visible pour tout le monde, et que pour la démasquer, on n'a pas d'autre choix que regarder le monde avec des yeux différents (les lunettes) et surtout, avoir la volonté de les utiliser (c'est la signification de la longue séquence de bagarre entre les deux protagonistes principaux).
On le sait depuis son "New York 1997" : John Carpenter n'a jamais dépeint des lendemains qui chantent. Ce film ne fait pas exception : lorsqu'il le réalise à l'orée des années '90, il anticipait déjà sur ce qui relevait alors d'une vision dystopique et lointaine de la société occidentale.
Aujourd'hui, les caméras de vidéosurveillance augmentée (pour ne citer qu'elles) font partie de notre société numérique quotidienne que l'on ne questionne déjà plus (et c'est pas comme si Edward Snowden et Julian Assange ne nous avaient pas prévenus depuis un paquet d'années...). Metteur en scène visionnaire, qu'on vous dit !
Réalisé selon des canons esthétiques propres aux années 80 et malgré un budget réduit, des effets spéciaux artisanaux et un acteur principal non professionnel (au jeu parfois inégal), le côté cheap est évité de justesse par la charge sociale en toile de fond (une démolition du "rêve américain" en bonne et due forme).
On peut déplorer des lenteurs et quelques chutes de rythme en cours de route, compensé par des sorties humoristiques bienvenues.
Le sens aigü de la mise en scène et l'efficace gestion de l'espace au format cinémascope se chargent de faire passer un bon moment à la fois de divertissement et de réflexion.
"Matrix" adaptait d'une façon ludique et abordable, les théories de Jean Baudrillard sur le simulacre et la perception des niveaux de réalité enchâssés.
Carpenter extrapolait à la façon d'un comic, les thèses déjà développées alors par Noam Chomsky sur la surveillance de masse et le consentement dans les démocraties occidentales.
La SF n'est pas qu'une affaire de geeks incultes ou déconnectés de la réalité, elle ne l'a d'ailleurs jamais été que dans les esprits étroits et élitistes.
Plongez-vous (ou re-découvrez) la filmographie d'un réalisateur en avance sur son temps, sur les supports HD désormais disponibles en France.
A voir pour : la caméra de surveillance volante qui menace les réfractaires dans la rue (plutôt drôle en 1988, beaucoup moins en 2024...) ; l'intervention féroce des policiers anti-émeutes qui tabassent gaiement SDF, vieillards, femmes (relevant de la dystopie en 1988, bonjour le maintien de l'ordre à la française sous le règne des époux Macronescu) ; les lunettes qui permettent de voir ce que véhiculent réellement panneaux publicitaires et journaux (exagéré en 1988, en 2024 : tout rapprochement avec une situation actuelle est purement fortuit et vous ferait inévitablement basculer du côté conspi') ; le braquage de la banque et la punchline de John Nada ; l'inquiétant graffiti sur un mur de la ville : "They live, we sleep".