Irréprochable n’est pas seulement un thriller psychologique solide mais un film qui parle d’un monstre beaucoup plus intime, presque invisible : celui qu’on devient quand plus rien ne nous retient du bord.
Et si Marina Foïs suit le fil d’une histoire terriblement simple sur base d'une candidature refusée et d'une obsession qui renaît, c’est surtout la manière dont elle incarne l’absence, la faille, le vertige intérieur, qui rend ce film vraiment remarquable.
La grande force du film tient à son rythme. On croit d’abord à une forme de calme, presque lent, comme les journées étales d’une vie au chômage. Et puis la tension s’immisce, sans prévenir, sans s'encombrer d’effets. On commence par la plaindre. Puis, lentement, on peine à respirer avec elle. À mesure qu’elle dévie, qu’elle manipule, qu’elle s’enfonce, c’est nous qu’elle met à distance : parce qu’on finit par craindre ce qui, chez elle, est le plus méconnaissable, ce moment où la faille devient arme.
Ce qui frappe surtout, c’est qu’on n’assiste pas à une chute, mais à un glissement. Rien n’est spectaculaire, tout est précis. Elle agit comme quelqu’un qui pense encore être normale, acceptable, justifiée. Et c’est là que le film est brillant : il met face à face la violence ordinaire (celle de l’exclusion sociale) et la violence intime (celle de quelqu’un qui refuse l’effacement).
Elle n’est pas irrationnelle. Elle est irrémédiablement logique. Et c’est ce qui rend ça effrayant.
La mise en scène, tout comme le décor de province (Saintes l'improbable si souvent invisible, enfin filmée autrement que comme décor de brochure), renforce la sensation de huis clos social dans ce décor ordinaire presque banal. Pas de scène choc, pas de gros budget, seulement la cruauté lente des petites villes, des regards qui savent et ne posent pas de question, des portes où l’on n’a plus sa place.
Et Marina Foïs, dans tout ça ? Elle est magistrale. Elle joue contre l’image qu’on se fait d’elle, avec une économie de gestes à faire trembler l’écran. Rien n’est revendiqué, rien n’est exagéré. Tout est froid, fragile, terriblement humain. On sent qu’elle ne joue pas la folie mais la cohérence d’un esprit qui se durcit faute de rester libre. Et c’est, à mon sens, l’une de ses performances les plus saisissantes, précisément parce qu’elle n’en fait jamais trop, jamais assez pour nous rassurer.
Irréprochable est un thriller sans armes, un drame sans pathos, un portrait sans pitié.
Un film sur ce que la société fabrique quand elle traite quelqu’un comme s’il était déjà en trop.
Et sur le fait que, parfois, ce qui nous terrifie le plus n’est pas la monstruosité, mais son timing parfait