A la différence de bien d’autres, du scandinave ou de l’allemand par exemple, le cinéma français a ceci de caractéristique qu’il réussit à conserver une légèreté de ton et une forme de poésie quand bien même il lui arrive d’aborder des sujets a priori banals tirés de la vie quotidienne sans super-héros à la clef. Ici, tout simplement un véritable papa poule, Léon Gasmi, et ses deux filles, Vali et Mina, en rivalité entre elles. Dans cette même veine certains songeront peut-être à cet autre père de famille, Jacques Monot, interprété par Denis Podalydes, dans « Liberté-Oléron », le deuxième long métrage de son frère Bruno. En villégiature, comme chaque été, sur l’ile d’Oléron avec sa femme Albertine et leurs quatre garçons, Jacques Monot qui n’a rien d’un aventurier, rêve pourtant de haute mer en voilier. « J’irai où tu iras » disait naguère la chanson de Jean Jacques Goldmann. Et la dernière strophe de s’achever ainsi : « J’irai où tu iras, qu’importe la place, qu’importe l’endroit ». Pour Jacques Monot ce sera finalement l’Ile d’Aix qu’il atteindra péniblement avec un dériveur d’occasion. Le retour, lui, nécessitera l’intervention d’un ami secourable. Du coup les vacances se termineront comme elles avaient commencé, sur un petit bateau gonflable, d’où Jacques se contentera de contempler l’Océan.
D’un film à l’autre une même tonalité. Et parce que celui de Géraldine Nakache emprunte son titre à une chanson on ne peut s’empêcher de penser à François Truffaut qui prenait plaisir à de telles correspondances unissant ainsi « Baisers volés » et Charles Trenet ou « L’amour en fuite » et Alain Souchon. Il est dès lors tentant de rechercher une filiation dans le cycle d’Antoine Doinel commencé en 1959 avec « Les quatre cents coups » et clos en 1979 par « L’amour en fuite » en passant par « L’amour à 20 ans », « Baisers volés » et « Domicile conjugal ».
Cinq épisodes donc, dont chaque titre servira opportunément ici d’introduction aux différents thèmes qui traversent « J’irai où tu iras ». Toutefois pour échapper à une certaine nostalgie truffaldienne et par esprit de jeu confessons un détournement desdits titres et un ordre d’apparition diffèrent de celui des originaux.



Aux cent coups



C’est bel et bien l’état dans lequel se trouve Léon Gasmi de façon quasi permanente. Il ne cesse en effet de trembler pour ses filles bien que celles-ci soient depuis longtemps majeures. Cette inquiétude, très rapidement palpable, est à vrai dire, le moteur de l’histoire. Etant ce jour là dans l’impossibilité de se déplacer Léon Gasmi va donc demander à sa cadette, Mina, d’accompagner toutes affaires cessantes l’ainée, Vali, à Paris où elle est attendue pour passer des auditions afin d’être éventuellement recrutée comme choriste de Céline Dion. Mission ingrate s’il en est puisque les deux sœurs ne s’entendent plus et que la plus jeune est soudain chargée, telle une nounou, de veiller sur la plus grande. Mina assumera bien sûr cette tâche mais en prenant par là même à son compte, comme par mimétisme, l’anxiété de son père. Si ce voyage impromptu semble esquisser de possibles retrouvailles il est également et peut être avant tout le révélateur des peurs familiales. Celles-ci paraissent se transmettre d’une génération à l’autre et induire des comportements singuliers destinés en fait à conjurer le malheur. Chez Léon Gasmi cela se traduit notamment par des réactions puériles le poussant ainsi à se faire passer pour bègue devant certaines personnes. La comparaison pourra peut-être paraitre incongrue mais l’on a soudain à l’esprit le dernier récit de Kafka intitulé « Le terrier ». Dans celui-ci un narrateur, mi-animal, mi-humain, entreprend la construction d’une demeure souterraine parfaite lui permettant de vivre en toute quiétude à l’abri d’éventuelles agressions. Or, un jour, un bruit inconnu se fait entendre, un chuintement selon le narrateur, qui ne cessera plus. Avec lui, naît alors la peur et l’attente de cet invisible ennemi chuinteur. Le texte, hélas, est resté inachevé, de sorte que de nombreuses interprétations ont pu être données dont celle de la mort de ce narrateur apeuré au fond de son terrier.
Voilà qui nous conduit tout naturellement au deuxième volet de cette chronique.



Domicile-Hôpital



Le film s’ouvre et se referme sur l’hôpital Saint-Jacques à Nantes. Entre ces deux séquences le fameux voyage aller-retour de Mina et Vali en vue de l’audition parisienne.
On mesure par-là l’importance symbolique que revêt pour Géraldine Nakache le choix d’un lieu où, somme toute, l’on ne pénètre qu’avec appréhension. D’emblée les premières scènes nous ouvrent les portes du service de gériatrie dans lequel Mina travaille comme thérapeute. Quels que soient le tact et la pudeur de la réalisatrice, le spectateur est brusquement confronté à la déchéance des corps et à l’effacement de la mémoire. Pour ces naufragés de la vieillesse cette jeune et belle femme aussi attentionnée est véritablement leur ultime rayon de soleil. En retour, tels de fragiles enfants, ils lui donnent leur affection sans la moindre arrière-pensée. Alors, oui, l’hôpital est bien la vraie demeure de Mina. Il deviendra également celle de Léon Gasmi mais pour d’autres raisons. Le pauvre a finalement été rattrapé par le chuinteur qui, pour ce nouveau mauvais coup, a pris la forme du crabe. Les chimiothérapies s’enchainent donc. Les derniers plans nous montrent du reste Vali et Mina réunies qui regardent leur père s’éloigner lentement au bras d’une infirmière pour un énième traitement puis disparaître au bout d’un couloir. Peut être réalisent elles alors à ce moment là qu’une séparation est proche et qu’elles ne sont plus des petites filles mais déjà des trentenaires. D’où ce troisième volet :



L’amour à 30 ans



Lors de l’un de leur face à face Vali reprochera tout à trac à sa sœur d’avoir le cœur fermé. L’accusation est bien-sûr injuste mais recèle cependant une part de vérité dans sa formulation. Pour étonnant que cela puisse paraître, Mina semble effectivement avoir renoncé à tout relation sentimentale. Il ne s’agit nullement d’une position de principe ou d’un chagrin passé qui n’a pas encore cicatrisé mais de quelque chose allant de soi comme si le métier seul suffisait à combler sa vie. Vali, elle, n’est certes pas sur cette même longueur d’onde. Reste qu’elle vient d’être plaquée de façon cavalière par son ami Jérémie. De lui on n’apercevra que fugitivement le portrait sur l’écran du portable de Vali qui tente en vain de lui parler. La goujaterie s’ajoutant à la rupture elle n’obtiendra que la réponse impersonnelle et creuse de la messagerie. Ce vide qui succède ainsi au plaisir des babils amoureux d’avant nous signifie à sa manière que « Le jeu de l’amour et du hasard » a cédé la place à l’atrophie des sentiments. Le quatrième volet en est l’un des corollaires.



Baisers envolés



Dans ce qui ressemble bien à une faillite affective il tombe sous le sens que les baisers n’ont hélas plus cours. Mais à vrai dire ceux-ci se sont enfuis depuis longtemps déjà, depuis la disparition de la mère de Mina et Vali partie beaucoup trop tôt. C’est cette tendresse maternelle perdue qu’essaie de nous faire partager Géraldine Nakache. Et comme pour souligner l’iniquité de cette absence, elle laisse le soin à une autre mère, Gilberte, de dire sa tristesse de ne plus pouvoir étreindre ses filles envolées à l’étranger. Ces liens familiaux qui se défont ouvrent ainsi notre dernier volet.



Famille en fuite



Le titre du film est trompeur. Plutôt que d’emprunter celui-ci à la chanson interprétée par Jean-Jacques Goldmann et Céline Dion pourquoi ne pas avoir choisi celui retenu par « Chagrin d’amour », cet autre duo qui chantait « Fais ce qu’il te plaît ». Voilà en réalité le vrai mot d’ordre qui se traduit très vite par « J’irai où je voudrai ». A quoi bon désormais s’embarrasser de relations familiales qui n’ont pas été choisies. Malgré les apparences Mina ne constitue nullement une exception à cette règle. Elle a certes accepté, avec réticence, de servir d’accompagnatrice à sa sœur non point cependant par affinité avec elle mais pour épargner à leur père malade un effort inutile. Voyage contraint donc durant lequel par petites touches, nous est dévoilé le délitement de la famille. Ce que saisit par ailleurs avec justesse Géraldine Nakache c’est ce comportement paradoxal de ceux qui s’étant affranchis de leur parenté n’ont ensuite de cesse que de retrouver une famille de substitution. Ici celle des fans de Céline Dion. Une scène est alors révélatrice. Alors que ces derniers sont en train de passer les auditions, ils apprennent avec stupeur le décès de René, le mari de Céline. Leur douleur n’aurait pas été plus vive s’il s’était agi de l’un de leur parent. Mina, elle-même, n’a-t-elle pas recréé une sorte de foyer dans son service de gériatrie à l’hôpital Saint-Jacques ? Etrangement, tel un leitmotiv, l’un de ses pensionnaires qui lui est le plus attaché n’arrête pas de lui demander des nouvelles d’Yves Mourousi comme si le temps s’était arrêté pour lui aux années 70 et 80 du siècle passé. Ainsi que nous le donne à voir Géraldine Nakache bien des choses ont changé depuis que le journaliste vedette de TF1 présentait le journal télévisé de 13 heures en lançant son célèbre « Bonjour ». Alors par-delà les ans il ne reste plus qu’à le saluer à notre tour en lui disant « Adieu Mourousi ».

Athanasius_W_
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le 24 sept. 2019

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Athanasius  W.

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