Tarantino signe à sa façon une ode aux femmes fortes, écrite pour donner un rôle de choix à l'actrice Pam Grier qu'il admire. Jackie Brown c'est la ruse, l'indépendance, le calme et le panache dans un monde impitoyable. La peur de recommencer à zéro, de se retrouver sans emploi à plus de 40 ans est plus forte que celle de la police ou des gangsters et malgré son inexpérience elle parviendra à mystifier les dupeurs.
Le sujet d'ordre policier est de facture très classique et le récit n'a pas une grande profondeur : il s'agit ni plus ni moins d'une embrouille à multiples niveaux autour d'un échange d'argent. Le talent de Tarantino est de lui donner malgré tout une certaine épaisseur. Tarantino sait raconter une histoire avec du rythme, poser un univers, caractériser des personnages tout en employant une mise en scène bien reconnaissable.
Les personnages sont comme souvent chez lui très typés, amoraux mais fascinants. Ainsi d'Ordell Robbie, revendeur d'armes prolixe et beau parleur, au look cool, qui s'avère être un tueur froid et calculateur. Les dialogues sont souvent percutants et décalés (et toujours orduriers). La scène où Ordell commente avec beaucoup d'inspiration un spot publicitaire faisant l'article des fusils d'assaut, tandis que sa copine sollicite un De Niro apathique, est très représentative de cette tonalité Tarantino.
Jackie Brown affiche une abondance de plans fixes entrecoupés par moments de mouvements de caméra très fluides (notamment la longue scène introductive en travelling latéral de Jackie traversant l'aéroport), des cadrages souvent rapprochés sur les personnages pour scruter les émotions, une primauté des dialogues sur les scènes d'action. La scène clé du transfert d'argent est découpée en plusieurs points de vue différents, procédé utilisé de manière fameuse par Kurosawa dans Rashomon, pour augmenter progressivement le niveau d'information dont dispose le spectateur (sauf que chez Kurosawa, ce procédé a pour objectif de montrer la subjectivité de la vérité). Tarantino se joue des codes et mélange les registres, avec une bonne dose de stylisation. Ainsi de la sortie de prison de Jackie, qui emprunte un chemin qui semble interminable grâce à l'utilisation d'une focale longue, devant un Max émerveillé, sur fond de soul funky. La musique d'époque occupe une place centrale dans le récit, Tarantino convoquant comme souvent de multiples genres sans recourir à une composition dédiée. L'emploi d'une violence crue et stylisée est ici moins marqué que dans ses autres films, ce qui n'est pas plus mal.
L'interprétation est uniformément excellente (De Niro en loser ramolli et dangereusement déséquilibré, Samuel Jackson qui était déjà présent dans Pulp fiction...), alors que le casting est loin de ne reposer que sur des têtes d'affiche. Pam Grier, actrice phare de la Blaxploitation, dont la carrière est sur la pente descendante depuis que le filon s'est épuisé à la fin des années 70. Robert Forster, génial en cautionnaire qui en a vu d'autres, épris de Jackie sans pour autant se faire d'illusions.
Jackie Brown n'a sans doute pas la flamboyance d'autres œuvres de Tarantino, mais elle n'en a pas non plus l'outrance. Le cinéaste s'efface quelque peu au profit de ses personnages sans chercher à surimprimer sa marque.
Scénario/dialogues/narration : 7
Interprétation : 8
Mise en scène/photographie : 8
Originalité/atmosphère : 5