Il n'a pas fallu attendre que soient réalisées des œuvres en provenance de Hollywood comme Rope d’Alfred Hitchcock, The Set-Up de Robert Wise ou High Noon de Fred Zinnemann pour que le cinéma connaisse des longs-métrages sans ellipse, dont la durée de l'histoire est équivalente à celle du film.


Je t'attendrai — qui devait s'appeler à l'origine Le Déserteur, mais la censure de l'époque avait fait la tronche —, sorti en 1939, adoptait déjà ce type de narration (au passage, merci à Quentin Tarantino d'avoir contribué fortement, en 2013, à sortir ce film des tréfonds de l'oubli !). On est en 1918. Et, suite à un bombardement aérien, un train transportant un convoi de poilus — parmi lesquels se trouve notre protagoniste : Paul — est immobilisé. Le temps que les rails, détruits par une bombe, soient réparés, Paul, avec la complicité réticente de son supérieur et ami, profite de la circonstance inespérée que l'arrêt se soit produit tout près de son village natal pour s'absenter sans autorisation dans l'objectif de savoir pourquoi sa fiancée ne lui donne plus de nouvelles...


C'est un sentiment d'urgence qui domine toute l'intrigue, car non seulement notre jeune héros doit revenir à temps pour le départ du train (sinon, il sera considéré comme un déserteur !), mais il doit aussi parvenir (sans trop spoiler !) — durant ce même laps de temps très court — à résoudre les problèmes qui le concernent, lui et ses proches. C'est vraiment à toute vitesse, et les personnages le comprennent aussi bien que les spectateurs. Ce qui rend parfaitement crédibles, pour les seconds, les revirements psychologiques rapides des premiers.


Et la réalisation de Léonide Moguy, à travers des décors réalistes — aussi bien pour les extérieurs, boueux et brumeux, que pour les intérieurs, à l'instar du miteux bar à soldats enfumé —, ainsi qu'avec des éclairages mettant savamment en valeur les acteurs dans des lieux sombres, réussit à insuffler une atmosphère bien palpable.


Toutefois, la mise en scène n'est pas sans défaut. Il faut attendre le dernier tiers pour que l'avancée des réparations sur la voie de chemin de fer soit mise en parallèle avec les mésaventures de Paul, alors que la tension aurait été plus efficacement instillée si cela avait été fait tout du long. Et la séquence introductive du bombardement est mal filmée, n'arrivant pas à rendre clair le déroulement des événements. On pourrait légitimement se dire que c'est parce que le cinéaste n'était pas à l'aise dans les scènes d'action. Or les dix-quinze dernières minutes prouvent le contraire. C'est bizarre.


Reste qu'en dépit de ses quelques petits problèmes, l'ensemble est globalement très bon. D'autant plus qu'il est servi par une distribution sobre et impeccable. Entourés de seconds rôles solides (Berthe Bovy, René Bergeron, Édouard Delmont et Raymond Aimos !), Jean-Pierre Aumont et Corinne Luchaire forment un couple du septième art fonctionnant parfaitement. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont talentueux, ils ont une superbe alchimie. Donc, on y croit pleinement. On en ressort ébloui, mais aussi avec un énorme regret... en ce qui concerne Corinne Luchaire. C'est la troisième et dernière collaboration entre elle et Moguy ; elle ne tournera après cela que deux autres films, avant qu'une santé très fragile à base de tuberculose et un comportement d'une légèreté tragique durant l'Occupation (en rien arrangé par un paternel qui était une des figures les plus visibles de la collaboration !) ruinent absolument tout durant le peu d'années qu'elle avait encore à vivre. La caméra l'adorait. Elle avait un jeu frais et moderne pour son époque, pour ne pas dire en avance sur son temps. Elle avait tout ce qu'il fallait pour avoir une carrière immense sur plusieurs décennies, sauf des poumons et un cerveau en bon état de marche. Dommage.

Plume231
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le 13 mars 2026

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