Avec John McCabe, Robert Altman déconstruit le western classique pour en faire une chronique mélancolique de la conquête de l'Ouest. Ici, pas de héros glorieux, de paysages grandioses ni de duels spectaculaires : le Far West est un territoire boueux, froid et misérable, peuplé d'hommes qui cherchent simplement à survivre et à gagner un peu d'argent.

John McCabe arrive dans une petite ville en construction et ouvre un établissement qui mêle bar, jeux et prostitution. Lorsque Constance Miller, femme d'affaires pragmatique et expérimentée, le rejoint, leur association transforme rapidement le modeste établissement en une entreprise prospère. Mais leur réussite attire l'attention d'une compagnie minière qui souhaite racheter leurs affaires.

Warren Beatty compose un McCabe particulièrement ambigu. Il se donne des airs de grand entrepreneur et entretient soigneusement sa propre légende, mais derrière cette assurance se cache un homme profondément naïf. McCabe n'est ni un conquérant ni un véritable homme d'affaires : il est surtout un rêveur qui croit pouvoir négocier avec un monde dont il ne comprend pas les règles.

Julie Christie apporte au film une présence remarquable. Mrs Miller est plus lucide que McCabe sur la nature du monde qui les entoure. Elle comprend que l'argent et le pouvoir finiront nécessairement par imposer leurs règles. Leur relation, jamais totalement définie, constitue l'une des dimensions les plus touchantes du film.

Altman filme cet Ouest avec une esthétique radicalement opposée aux conventions du genre. La ville n'est pas un décor majestueux mais un chantier boueux où les bâtiments s'élèvent progressivement dans la fumée et la poussière. Les habitants sont constamment enveloppés d'une lumière grise et diffuse, donnant au film une atmosphère presque fantomatique.

La photographie de Vilmos Zsigmond est somptueuse. L'image volontairement voilée et les couleurs désaturées donnent au film l'apparence de vieux souvenirs photographiques. Cette esthétique renforce la sensation d'assister à la fin d'un monde avant même qu'il ne soit véritablement né.

La musique de Leonard Cohen accompagne cette mélancolie avec une simplicité remarquable. Ses chansons surgissent comme des commentaires intérieurs, accentuant le sentiment de solitude et de fatalité qui traverse progressivement le récit.

Comme souvent chez Altman, les personnages secondaires sont essentiels. Prostituées, ouvriers, commerçants et marginaux composent une communauté vivante et désordonnée. Le cinéaste leur laisse une véritable existence, donnant au film une dimension presque documentaire.

Derrière le récit de la petite entreprise de McCabe se dessine surtout une critique du capitalisme naissant. La compagnie minière ne négocie pas réellement : elle rachète, impose et élimine les obstacles. Face à cette puissance économique, l'individualisme romantique de McCabe apparaît rapidement comme une illusion.

Le dernier acte transforme alors le film en véritable tragédie. La neige recouvre progressivement la ville tandis que McCabe tente de survivre à ceux qui viennent le supprimer. Altman filme cette violence sans héroïsme, presque avec indifférence, comme si la disparition de son personnage était simplement la conséquence logique d'un monde où les faibles n'ont aucune place.

John McCabe est un western profondément original, mélancolique et anti-héroïque. Robert Altman y remplace les mythes de la conquête par une chronique des oubliés, des rêveurs et des petits entrepreneurs écrasés par l'arrivée du grand capital. Un film à l'atmosphère unique, où la neige finit par recouvrir aussi bien les illusions que les hommes.

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