Martin Scorsese déclarait, fin 2019, que la franchise Marvel lui paraissait plus proche du parc d'attractions que du cinéma. Le désormais Marvel Cinematic Multivers (en réalité plus proche de la série-télé) prétend, lui, créer un monde ramifié, un lore. Dans un parc à thème, explique le chercheur Henry Jenkins, les attractions sont pensées de sorte que chaque texture, chaque bruit, chaque virage renforce la cohérence du tout tandis que tout élément inapproprié peut briser l’immersion. Selon lui, les concepteurs de parcs ne se contentent pas de raconter des histoires : ils créent un monde et en sculptent l’espace. Or, la franchise Marvel se complaît pourtant à ne faire que raconter une histoire, puis à en faire un remake avec le personnage suivant. Pire encore, elle crée ses propres éléments inappropriés en tournant en dérision la moindre tension, annulant les enjeux et le sentiment d’immersion instantanément.
A contrario, Jour de Fête de Jacques Tati (un premier long-métrage noir-et-blanc qui colore l’imaginaire) répond d’autant plus à une logique de parc d’attraction que les films Marvel, et en fait indubitablement du cinématographe. Chaque son, chaque image, chaque virage que l’on parcourt à bicyclette fabrique sa consistance. Bien loin de l’univers étendu en plusieurs séries de films, Tati livre ici un film-monde, une monade indépendante où les plans vivent et délimitent progressivement l’espace : d’abord la route, puis la place, le café, l’église, les abords du village… Les personnages ordinaires (justement d’ordinaire ellipsés par le MCU où les super-héros sauvent on-ne-sait-jamais-trop-qui) composent et habitent ce film-monde ; les personnages secondaires, tertiaires ou les figurants occupent la même place dans le plan que le personnage principal : François le facteur, joué par Tati lui-même, singulièrement loin d’être un simple proto-Hulot. Et tout ce beau monde se réunit autour de la fête foraine de St-Sévère, où la dérision crée la situation plutôt que la désamorcer. Le burlesque prouve l’amour du mouvement : c’est tout un manège, un carrousel de petits chevaux et de vélos ; ici, la fête foraine se fait cinéma par essence, là où Marvel se contente d’essayer de faire des films-attractions. Le premier film de Tati nous rappelle que la modernité n’a jamais été histoire de technique, mais de regard.
À l’aide d’une petite ellipse, nous citerons le film lui-même :
« - Eh ben votre copain, il est un peu touché, là, vous savez… Le cinéma passait un film sur les postiers américains, alors vous pensez si… (...)
- Les Américains, ils peuvent aller se rhabiller ! »