Junkopia
6.2
Junkopia

Court-métrage de John Chapman, Chris Marker et Frank Simeone (1981)

Marker a fait son film sur l'Amérique. Sans dialogue, il dure 6 minutes.

Lui (même s'il ne faut pas oublier que le film a été tourné à 6 mains) le grand chasseur de regards a choisi de représenter un monde qui n'en rencontre aucun. Il aurait fallu traverser ces marécages qui font tampon entre le monde des hommes (buildings et périphériques sont à l'horizon) et celui de l'océan (un au-delà qui pourrait incarner mille métaphores, et en premier lieu celles de l'immigration et des utopies), mais Marker préfère rester dans la "zone". La zone, c'est ce territoire occupé par des artistes qui ont récupéré des rejets de la mer (pièces de bois, de métal, de verre) pour y fabriquer un bestiaire, des habitations, et des machines qui tiennent de bric et de broc.

Quand les 3 réalisateurs viennent la filmer, les artistes ne sont plus là. Comme dans l'Amérique de Landscape Suicide de James Benning, le paysage devient le territoire d'un présent vidé, un espace-temps où les hommes sont partis ou cachés. La musique grinçante, composée également par Maker, laisse penser qu'une forme de terreur a sans doute fait se planquer une majorité d'entre eux là-bas, de l'autre côté de la voie automobile.

Cette "zone" déshumanisée ressemble à un miroir brisé du monde d'en face (là où les buildings et périphériques sont à l'horizon). Elle rassemble les restes dont les deux mondes ne veulent plus - jetés par les hommes, recrachés par l'océan, tout de même reconstitués ici mais au prix d'une marginalisation, de la solitude éternelle. Alors, ils vivent là, statiques, brisés, écorchés et incomplets comme ce poisson sans bouche, attendant qu'on ne sait quel miracle ou quel tsunami vienne les ramener vers un des deux pôles.

Junkopia se termine par ce dernier plan sidérant, où, alors que le mouvement de l'eau et de l'air les remue, un avion et un bateau de bois restent pourtant sur place. La vague et le vent de l'utopie ne suffisent plus à les ramener sur la côte.

Dispo ici : http://www.youtube.com/watch?v=Npn4zgMW25A
Loryniel
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les sous-bois du cinéma européen des années 1980

Créée

le 2 févr. 2013

Critique lue 759 fois

Loryniel

Écrit par

Critique lue 759 fois

6

D'autres avis sur Junkopia

Junkopia

Junkopia

8

Moizi

2564 critiques

Après la fin des temps... nos restes

Dans ce très court métrage les réalisateurs, dont l'excellent Chris Marker (les autres n'ont rien fait d'autre à ma connaissance) explorent les œuvres d'arts anonymes laissées là sur une plage à...

le 14 oct. 2017

Junkopia

Junkopia

4

blig

357 critiques

Rejetée

C'est sur la plage californienne d'Emeryville, à San Francisco, que Marker a posé sa caméra. Il y filme, pendant une journée, les œuvres d'artistes anonymes auxquelles viennent se mêler les ordures...

le 29 oct. 2013

Junkopia

Junkopia

5

lislb

231 critiques

Visite libre

Un court-métrage qui nous présente une collection de sculptures réalisées, semble-t-il à partir d'objets rejetés sur les bords de la mer ou d'un fleuve. Le début est plutôt énigmatique : le lieu...

le 16 oct. 2017

Du même critique

Junkopia

Junkopia

7

Loryniel

10 critiques

Critique de Junkopia par Loryniel

Marker a fait son film sur l'Amérique. Sans dialogue, il dure 6 minutes. Lui (même s'il ne faut pas oublier que le film a été tourné à 6 mains) le grand chasseur de regards a choisi de représenter un...

le 2 févr. 2013

La Part de l'ombre

La Part de l'ombre

8

Loryniel

10 critiques

Image-poison

La photographie n'est pas l'art de l'immortalisation de l'instant mais au contraire celui de sa mise à mort, de son effacement, de l'oubli inéluctable dans lequel l'image et son objet vont sombrer...

le 8 juin 2014

River Rites

River Rites

9

Loryniel

10 critiques

Critique de River Rites par Loryniel

River Rites ou la jonction inouïe, éblouissante entre les plans-séquences animistes de Weerasethakul et le regard d'ethnologue de Jean Rouch. Russell, qui a visiblement vécu 2 ans au bord du fleuve...

le 2 févr. 2013