Souvenez-vous l’an passé. La grande réalisatrice oscarisée Kathryn Bigelow (d’ailleurs, la seule femme récompensée à ce poste dans toute l’histoire de la cérémonie), livrait son premier film de plateforme, sur Netflix en l’occurrence : « House of Dynamite ». Et c’était une bombe! Une œuvre centrée sur l’escalade nucléaire entre puissances vue de différents points de vue à la Maison Blanche, dont celui du Président des États-Unis. Un film totalement captivant, anxiogène et qui nous avait collé sur notre siège en nous donnant une leçon de géopolitique sous extrême tension. On ne s’attendait pas à un film français sur le même sujet et avec un résultat du même acabit. Non, certainement pas! Pourtant, et pour son premier film, Alexandre Smia l’a fait et de manière encore plus magistrale. L’un des scénaristes de la grande série « Le Bureau des Légendes » et du film d’action militaire « 13 jours, 13 nuits » s’y connaît dans le domaine et nous met un uppercut géopolitique en pleine face. Tout simplement monumental!
« Jupiter » dure exactement quatre-vingt-sept minutes générique compris. Pas une de plus. Concis, direct et terriblement efficace, il fait le choix de se focaliser sur une tension diplomatique insoutenable qui monte crescendo (en même temps que l’escalade nucléaire présentée ici). Il n’y a donc pas de gras, le script ne se concentre que sur cela, presque en temps réel. Les personnages ne seront pas fouillés outre leur fonction dans l’organigramme étatique, le passif du président non plus pas plus que le contexte politique et social hexagonal. Smia prend comme toile de fond la guerre en Ukraine dont il reprend les grandes lignes mais en changeant les noms et patronymes des différents acteurs en place, que ce soit les membres du gouvernement français ou ceux des dirigeants internationaux. On reconnaît bien sûr très bien Poutine, Zelensky et Macron mais leurs traits de caractère sont bien différents. Les noms et les comportements des protagonistes ne ressemblent donc pas vraiment à ceux des personnalités politiques que l’on connait à leur place. Bizarrement (seule incongruité du film), une femme est ici substituée à Trump, seule grande et étonnante liberté prise. Cependant, les grandes lignes des tensions internationales actuelles et celles de la guerre entre la Russie et l’Ukraine sont respectées et poussées à leur maximum pour les besoins du scénario.
Dès la première séquence où Archambault est intronisé Président de la République française, « Jupiter » transpire une tension sourde. Une tension qui ne va jamais redescendre pour culminer jusqu’au final, ressemblant un peu à celui de « House of Dynamite » justement. Certains le trouveront frustrant mais il est, au contraire, très malin, le but n’étant pas de trouver un gagnant ou une issue mais de décortiquer les rouages et les mécanismes de la dissuasion nucléaire et du fonctionnement des arcanes du pouvoir en cas de guerre. Tout le sel du film provient des dialogues et des expressions des comédiens. Chaque nouvel élément/évènement ajoute au côté anxiogène et angoissant au film et à la situation qu’il présente. Et à chaque séquence, la pression que l’on ressent monte admirablement d’un cran. Par la force d’une mise en scène clinique et chirurgicale, tout en clair-obscur et dépouillée de tout artifice ainsi que d’une bande sonore parfaitement stressante, le film nous embarque dans son continuum politique jusqu’au point de non retour.
Si le titre du film fait référence au comportement de notre Président actuel, il marque aussi ici la capacité qu’un homme dans cette fonction a de changer la face du monde tel un Dieu. « Jupiter » fonctionne comme une pièce de théâtre. On reste entre les murs de l’Élysée et de l’avion présidentiel dans des salles de réunion et de bureau qui ne changeront guère. C’est austère certes mais parfaitement raccord avec le but affiché. Celui de nous étouffer. Et comme le film est découpé en différents acte comme sur la scène, on imagine totalement cette histoire transposée sur les planches. Les grands films politiques aux traits verbomoteurs et dans le même style sont convoqués du plus drôle et cynique « In the Loop » au financier « Margin Call » pour leur côté claustrophobe. Si on doit trouver des œuvres politiques françaises aussi réussies, on pourra faire référence au clivant « L’Enquête » sur Sarkosy ou au brillant « Quai d’Orsay » sur une crise inventée au Ministères des Affaires étrangères. Mais celui-ci va se positionner très haut et probablement pour très longtemps tant sa maestria formelle, artistique et politique est indéniable.
Précisons que « Jupiter » ne serait pas aussi implacable et mémorable sans son incroyable casting. Denis Ménochet porte avec autant de fragilité qui de puissance brute le rôle principal. Il donne la réplique à un André Dussollier royal en chef des armées, qu’on n’avait pas vu aussi excellent depuis longtemps, notamment lors d’une séquence très émouvante. Tous les membres du gouvernement sont bien campés de Dominique Blanc en Ministre des Affaires Étrangères très prudente à une étonnante Céline Sallette en Première Ministre. Cédric Kahn et Jérémy Lopez sont en revanche fort mis de côté malheureusement. Cette petite bombe (dans tous les sens du terme), qui se sert du confit ukrainien pour nous asséner une leçon de géopolitique mais aussi de suspense encore plus hypnotique que bien des thrillers, est une excellente surprise. La preuve d’un cinéma français qui sait encore et toujours surprendre, convaincre et nous mettre KO. À ne louper sous aucun prétexte!
Plus de critiques cinéma sur ma page Facebook Ciné Ma Passion.
Vu en avant-première à Lille.