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le 2 nov. 2024
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La première bonne nouvelle à l’annonce d’un nouveau film d’Eastwood, c’est de prendre conscience que le très médiocre Cry Macho ne sera pas la conclusion de sa carrière de réalisateur. Face à ce film...
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Attention, cet avis sera plein de SPOILERS.
Si cet ultime cru eastwoodien, qui restera selon toute vraisemblance le dernier, s'intéresse en apparence aux dysfonctionnements de la justice, ça n'est pour moi que la surface du vrai sujet de "Juré n°2", cette quête de vérité qui obsède Eastwood en particulier depuis "Minuit dans la jardin du bien et du mal" dont une phrase m'était resté et incarne tout particulièrement la direction qu'a pris son cinéma depuis : "il n'y a pas de bien et de mal, seulement des raisons". Pour autant ce serait un peu facile d'avancer que le cinéaste s'interroge sur le "bien" et le "mal" dans sa filmographie récente, à mon sens il s'agit même en quelque sorte du contraire : chercher à comprendre en quoi les raisons qui font des gens ce qu'ils sont peuvent impacter les autres à un degré intime (le merveilleux et sous-estimé "Au-delà") ou même impacter l'Histoire ("J. Edgar", autre chef-d'œuvre récent à mon avis) sans que l'on puisse forcément porter un jugement moral là-dessus.
Alors oui, Clint a toujours aimé déconstruire les mythes américains et il y a évidemment cette idée, étayée par des atomes crochus assez appuyés avec "12 hommes en colère" de Lumet pendant les scènes de délibération, de démonter l'illusion d'une justice qui finit toujours par triompher dans les procès d'assises, via une conjonction de messieurs et mesdames tout-le-monde qui seraient forcément honnêtes et de principes de la justice qui seraient forcément infaillibles. Mais au fond ce qui l'intéresse, et ce pourquoi ça ne fonctionne pas de manière aussi évidente que ça, c'est le fait que chacun ait ses biais, et des raisons intimes pour les biais en question, d'où ces longues scènes de délibération où chacun finit par se dévoiler (Marcus dont le petit frère a trouvé la mort à cause du trafic de drogue et qui considère donc que l'accusé même sans avoir commis le meurtre est suffisamment coupable pour mériter sa peine, la jurée qui veut simplement en finir au plus vite pour rentrer s'occuper de ses enfants, l'ex flic bien sûr qui lui au contraire par déformation professionnelle a des raisons de penser que tout n'est pas si simple dans cette affaire, d'autres ayant par ailleurs des raisons plus triviales d'en venir à leurs conclusions, ou des raisons purement liées à l'ego, comme cette autre jurée obsédée des faits divers à la télé qui voudrait se croire experte en la matière).
De même, d'autres intervenants de l'affaire vont se révéler partiaux de par le même genre de mécanismes de cause à effet des raisons qui font d'eux ce qu'ils sont ou les font agir d'une certaine façon (le témoin encouragé par la police qui se sent seul et apprécie de pouvoir aider afin d'avoir quelqu'un à qui parler, le légiste surchargé de travail qui a peut-être un peu expédié son boulot, etc). Quant au personnage principal, Justin Kemp (Nicholas Hoult au plus beau de son ambivalence quasi naturelle), il aurait lui aussi des raisons d'en finir au plus vite avec ce procès pour être au chevet de sa femme sur le point d'accoucher s'il n'était pas lui-même impliqué, de la même manière que la procureure, par confort, apprécierait une victoire sans chercher plus loin pour s'assurer un avenir politique brillant. Toutefois pour Justin le dilemme moral est double, puisque d'un côté, il a des raisons de penser que l'on peut changer comme lui-même l'a fait en arrêtant de boire et donc que l'accusé peut sincèrement être devenu quelqu'un de décent, et d'autre part bien sûr, des raisons de souhaiter sa condamnation pour échapper moins pour lui-même que pour sa famille à la justice.
Le film va ainsi opposer les deux dilemmes de ses personnages principaux, Justin et la proc, chacun ayant à la fois des raisons de faire le "bon" choix ou le "mauvais"... du point de vue de la justice du moins, le mauvais pouvant dans les deux cas s'avérer être un bon choix du point de vue moral. Et là où le film, loin d'être à mon avis aussi cruel qu'il peut en avoir l'air, finit par rejoindre l'humanisme que l'on connaît à Eastwood, c'est dans le fait que la "justice", la seule possible, va venir au final du seul de ces deux personnages capable de s'oublier, de tout risquer pour privilégier les raisons... des autres. On suit ainsi la proc dans sa quête de vérité, qui va en apprendre davantage sur le témoin, sur l'accusé, mettant en péril sa propre carrière politique, son propre confort, sans pour autant qu'Eastwood ne condamne Kemp en tant que personne car de toute évidence il eut été beaucoup plus difficile pour lui de faire de même (ce que le film souligne à maintes reprise, la santé fragile de sa femme, l'imminence de l'accouchement...), il a beaucoup plus à perdre et pas seulement pour lui-même (son premier instinct est d'ailleurs de dire la vérité mais la perspective d'une peine beaucoup trop lourde pour un accident même mortel l'en dissuade, là encore un tacle aux dérives de la justice américaine qui cumule les peines, ne prend pas en compte les situations personnelles ou seulement lorsqu'elles pénalisent l'accusé, ici ex alcoolique qui aurait très bien pu avoir bu ce soir-là, etc).
Une scène est extrêmement importante en ce sens et justifie l'ellipse qui suit sur la condamnation de l'accusé sans même que l'on ait assisté à la dernière délibération du jury : Marcus, lors de la visite du lieu du crime, donne à Justin l'excuse morale qui lui manquait. L'accusé aurait pu continuer dans la direction où allait sa copine et la prendre en voiture au lieu de la laisser rentrer à pied dans la tempête, or il a choisi de faire demi-tour, un acte dont Justin a lui-même été témoin. Ce dernier étant prêt à tout pour ne pas abandonner sa famille, que pèse la vie d'un homme qui lui n'a pas hésité à abandonner la femme qu'il prétendait aimer dans une telle situation ? Il va donc arrêter de faire barrage aux tendances naturelles des jurés et à leurs biais, et même finalement s'absenter et assister à l'accouchement pour quelque part se "laver les mains" du résultat. Or Justin n'est pas dans la tête de l'accusé, il ne connaît rien des raisons profondes des dysfonctionnements de son couple, de leur passif à sa copine et à lui, qui pourraient expliquer ce demi-tour à défaut de l'excuser : il juge sans savoir, au contraire de la proc qui elle va tout faire pour déchiffrer la vérité intime de chacun, y compris visiter l'accusé en prison. C'est ce jugement de l'Autre qui finalement le condamne, à mon sens, et cette dernière partie de film qui fait de "Juré n° 2" un grand cru pour son auteur, au-delà de ses apparentes facilités de scénario.
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le 2 nov. 2024
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