« It’s not a movie picture, Madame »

C’est avec une émotion et une attente particulière qu’on aborde ce film. Originel, il l’est par bien des aspects. Non seulement, c’est la première version de ce qui est un mythe emblématique du 7è art, mais c’est aussi un des grands récits que le cinéma nous doit de façon totalement originale : écrit pour lui, sans adaptation de modèle littéraire.
Le film est de toute beauté, d’une inventivité extravagante et au pouvoir de fascination intact. Entre les gravures de Jules Verne, l’imaginaire de Doyle et les tableaux de Méliès, on assiste à l’exploration d’un monde perdu qui effraie autant qu’il fascine. Dans un paysage dont la profondeur par couches successives n’est pas sans rappeler les décors de théâtre, l’écran du fond permet l’accès à un autre monde dans de longues scènes sans paroles, hommage ou continuité du récent cinéma muet. La profondeur de champ invite les protagonistes aux merveilles et aux dangers d’une nature sauvage, et l’effroi du spectateur provient de la rencontre entre ces deux mondes.
Car la grande modernité et l’intelligence profonde du film proviennent de ce traitement réservé à l’image. En faisant de l’explorateur excessif (« He’s crazy ». « He’s enthusiastic » se disent deux marins en l’observant) un cinéaste, les réalisateurs proposent une réflexion permanente sur le pouvoir des images et de l’imaginaire. Le réalisateur mégalomane veut mêler du documentaire à sa fiction (ce qui est à l’origine de l’idée du scénario, à savoir l’attaque d’un gorille géant sur la village de Kong en 1925). Ce réel, mystérieux et derrière les murs d’une île inconnue est la promesse d’un accès à ce que le cinéma ne peut créer : en volant des images et en les intégrant à la trame d’un récit, d’inspiration littéraire (la Belle et la Bête), il tient le film parfait. Le réel interdit va bien entendu échapper à son contrôle avec les conséquences que l’on sait. On voit ici la déclaration audacieuse des réalisateurs qui vont recréer, eux la magie inaccessible et interdite au commun des mortels, ode au nouvel art, le 7è, qui met en lumière « the eighth wonder of the world ». La scène de répétition, sur le bateau, de l’actrice devant mimer l’effroi et la fascination, totalement dirigée par le réalisateur, est un très grand moment, anticipant la suite et la fantasmant, tant dans l’esprit de l’esthète que celui du spectateur.
Dans une dernière partie, les perspectives se renversent quand, lâché dans la ville, la bête appréhende ou détruit les symboles de la modernité : métro aérien, salle de spectacle, Empire State Building… avant d’être achevé par la technologie, à savoir la capacité nouvelle de l’homme à voler.
Grand film spectaculaire, ambitieux et mythologique sur le rapport de l’homme aux limites de son réel et à l’émergence d’un nouveau mode d’expression, King Kong est inépuisable.
Sergent_Pepper
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Le 13 décembre 2013

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