Kontinental '25
6.7
Kontinental '25

Film de Radu Jude (2025)

Une Roumanie qui se vend plus qu’elle ne s’habite

Qui est le film ?
Après les éclats monstrueux de Uppercase Print ou les glissements satiriques de Bad Luck Banging or Loony Porn, Jude opte ici pour un film plus petit en apparence, mais pas en ambition. Le récit, situé dans une Roumanie contemporaine, suit Orsolya, huissière de justice, prise dans un engrenage bureaucratique dont elle découvre trop tard la violence. Le film promet la satire mais offre aussi une dérive morale, une traversée cruelle dans une société qui fonctionne mécaniquement alors qu’elle a déjà cessé de croire à son propre récit. La tension essentielle se loge là, dans l’écart entre les gestes qu’on accomplit et ce qu’ils produisent vraiment.

Par quels moyens ?
Dès l’ouverture, le film me cueille en plein fou rire avec ce plan fixe sur un panneau publicitaire, où une simple lampe en avant-plan dessine, par génie, une moustache "nazie" sous le portrait du président. Avec les séquences suivantes, celles dans un parc de dinosaures mécaniques porteurs d'une technologie révolue, où ère un sans-abri, le réalisateur pose l’axe du film : le réel est devenu un décor, un parc d’attractions dysfonctionnel.

L’homme qui traverse ce décor en grognant sa misère n’est pas un personnage secondaire, mais une fissure dans l’image. Il n’a pas de place dans le monde, et Jude le filme comme celui qui empêche toute fiction de s’installer confortablement. Lorsqu’il se donne la mort quelques minutes plus tard, le film ne dramatise pas l’événement : il l’enregistre. C’est la plus grande cruauté du récit. Le suicide n’est pas un twist narratif, il est le bruit de fond d’une société qui ne sait plus absorber ses propres marges.

Orsolya arrive comme si elle entrait dans un film qui avait déjà commencé sans elle. Son métier d’huissière de justice impose une mécanique d’exécution qui la dépasse. La première scène d’expulsion, absurde, la montre entourée de forces de l’ordre qui n’en imposent plus rien. Jude transforme la bureaucratie en théâtre : chacun agit selon un protocole qui ne fait plus sens. Le suicide du SDF devient alors un grain de sable qui dérègle toute la machine morale d’Orsolya.

Chez Jude, l’ironie ne passe jamais par une punchline mais par un glissement du réel, un dialogue trop long, un mot trop sec. « Salauds de pauvres », lâché comme un soupir, suffit à déplacer le film vers la satire sociale. Chaque rencontre d’Orsolya (l’amie compatissante, le prêtre trop poli, le livreur philosophe) agit comme un petit séisme idéologique. Jude utilise la parole comme un acide, non pour détruire mais pour révéler les strates cachées du monde.

Lorsque Orsolya revient dans le parc des dinosaures, quelque chose bascule. Le kitsch du décor devient l’espace le plus sincère du film. Elle y filme une femme qui réalise que son monde intérieur s’effondre. Entourée de monstres mécaniques, elle devient la seule présence véritable. La scène est un nœud émotionnel : ridicule, sublime, triste et burlesque.

Filmer Cluj à l’iPhone produit un effet paradoxal : tout devient lisse, séduisant, trop bien exposé. Cette beauté numérique agit comme un vernis qui écrase les textures, nivelle les contrastes et rend le monde presque décoratif. La ville semble vendue avant même d’être habitée. Alors ce qui frappe le plus dans Kontinental’25, c’est sans doute la précision corrosive avec laquelle Radu Jude observe la Roumanie contemporaine à travers le prisme de ses agences immobilières. Le film atteint ici son point de lucidité le plus brillant. Derrière la satire, Jude révèle une architecture sociale gangrenée par les logiques de spéculation, de précarité organisée et de promesses mensongères d’un capitalisme décomplexé. Les vitrines léchées, les slogans optimistes, les intérieurs témoins soigneusement éclairés deviennent autant de masques qui dissimulent les fractures profondes d’un pays tiraillé entre modernité affichée et réalités délabrées. Jude ne filme pas seulement un secteur économique mais une fable nationale: celle d’une Roumanie qui se vend plus qu’elle ne s’habite.

Quelle lecture en tirer ?
Kontinental’25 propose une pensée du monde par la dissonance, par ces interstices où l’image se fracture et révèle ce qu’elle cachait. Ce n’est pas un pamphlet politique, même s’il en adopte parfois le ton. Ce n’est pas non plus une fable morale, malgré son conte cruel. C’est un film qui observe ce moment où la société continue de fonctionner alors qu’elle a déjà cessé de croire en elle-même. Le parc de dinosaures, l’iPhone trop lisse, les protocoles absurdes, les dialogues échoués : tout pointe vers une même intuition, que le réel ne tient plus que par l’inertie de ses gestes.

cadreum
8
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le 12 déc. 2025

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