Sorti en 1964 et réalisé par Masaki Kobayashi, Kwaidan est une anthologie composée de quatre moyens métrages tous tirés du livre éponyme de Lafcadio Hearn. Le film est produit par la Toho, un changement pour Kobayashi qui était précédemment à la Shochiku pour laquelle il a signé ses films les plus célèbres, La condition humaine et Harakiri. En l’espace de quelques années, Kobayashi réalise trois films qui marquent profondément l’histoire du cinéma japonais, mais contrairement aux deux premiers dont la critique sociale est ancrée dans une réalisation réaliste, Kwaidan embrasse et affiche son artificialité.


Les quatre histoires sont des histoires de fantômes et de démons. La première, les cheveux noirs, a pour protagoniste un homme hanté par le souvenir de la femme qu’il a abandonné. La femme des neiges, comme son nom l’indique, est centré sur une démone qui géle les voyageurs surpris par les tempêtes hivernales. Hoïchi sans oreille raconte l’histoire d’un moine aveugle joueur de biwa qui joue pour des fantômes. Enfin, dans un bol de thé, parle d’un samouraï qui voit un visage se refléter dans son bol à chaque fois qu’il veut boire.


Le film est pensé par la Toho comme un film de prestige, c’est un des films les plus chers de l’histoire du cinéma japonais. Il est en TohoScope (équivalent du CinemaScope qui permet d’avoir une image plus large) et surtout en couleur. Depuis les années 50 et le succès de Rashomon et de La porte de l’enfer à l’étranger, les studios japonais exportent une partie de leur production, à partir des années 60 la fréquentation des salles baisse et l’export devient un complément de revenu non négligeable. Cette stratégie est partiellement rentable, Kwaidan reçoit le prix du jury à Cannes en 1965 et représente le Japon aux Oscars la même année. Pour autant, le film ne rentre pas dans ses frais, ce qui a sans doute eu un effet négatif sur la carrière de Kobayashi qui avait fait un emprunt pour couvrir les dépassements de budget.


Par contre, si la stratégie n’est pas forcément payante pour le studio et pour le réalisateur, elle l’est complètement pour le spectateur. Les décors sont superbes, à l'échelle et assez grands pour permettre de nombreux mouvements de caméra en plan large. Le TohoScope et les plans larges favorisés par Kobayashi mettent en avant les espaces vides et les ruines. La musique concrète de Toru Takemitsu participe aussi à l'atmosphère étrange et fantomatique qui baigne les quatres histoires, comme si nous étions dans un monde suspendu, imaginaire mais pas complètement déconnecté de la réalité.


Kwaidan est un film passionnant pour de nombreuses raisons. Les fans d’horreur pourront y voir l’oiseau rare qu’est un film d’horreur à gros budget, où s’interroger sur les liens entre le film et le folk horror. Techniquement, le film fait un très bel usage de l’écran large et des couleurs. Il représente aussi l’apogée esthétique d’un mode de production, toute la puissance des studios derrière un réalisateur investi dans le projet, et en même temps son déclin économique. A ce titre, il est intéressant de le comparer à Onibaba, sorti la même année mais bien plus proche dans sa forme de la direction que va prendre le cinéma japonais dans la décennie à venir. Reste un film visuellement magnifique qui dans son artificialité dépeint des fantômes très humains.

ailuridae
8
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