Dernier film en date du réalisateur télougou S.S. Rajamouli, RRR était à sa sortie en 2022 le film indien le plus coûteux jamais réalisé. Un budget très conséquent sans doute dû au très grand succès de son diptyque Baahubali. Un investissement rentabilisé puisque RRR figure parmi les plus gros succès au box office indien des dernières années et que sa popularité a largement dépassé les frontières du pays.
L’action se situe avant l'indépendance de l’Inde. On suit Bheem (N. T. Rama Rao Jr), protecteur de la tribu des Gond, qui se rend à Delhi pour essayer de sauver une petite fille de sa tribu kidnappée par un riche couple britannique. Il y rencontre Ram (Ram Charan) avec qui il se lie d’amitié jusqu’à ce qu’il réalise que ce dernier travaille en fait pour l’armée des Indes britanniques.
Rajamouli est un directeur très habile, si on accepte sa constante tendance à l’hyperbole. Les séquences de présentation des deux héros sont de bons exemples. Celle de Bheem est une course poursuite avec un tigre dans la forêt aux alentours de Delhi, et celle de Ram un combat contre foule où les ennemis arrivent quasi à l’infini. Dans les deux cas, Rajamouli arrive à communiquer parfaitement un sentiment d’urgence pour le premier et de claustrophobie pour le second.
Mais l’aspect le plus intéressant du film reste la mise en place d’un contre imaginaire colonial. Si d’autres films populaires ont déjà représenté la colonisation par le prisme de ses victimes, comme Lagaan par exemple, ils n’avaient jamais la volonté aussi affirmée d’en créer une contre mythologie. Rajamouli rapproche ses deux héros des deux grandes épopées hindoues. Ram est le prince mythique du Ramayana et Bheem est l’un des Pandava du Mahabharata. L’avertissement en début de film nous guide aussi vers une lecture plus mythologique qu’historique, expliquant que les événements représentés dans le film sont purement fictionnels.
Le problème est que, malgré cet avertissement, Rajamouli essaie constamment de raccrocher son film à une vérité historique. Les personnages principaux sont basés sur des personnages réels. Pour Ram il s’agit d’Alluri Sitarama Raju qui était à la tête une rébellion contre l’empire britannique dans les années 1920. Et pour Bheem, Komaram Bheem qui s’est rebellé contre un nizam allié aux britanniques dans les années 30. Ce retour à la réalité rend le film très problématique sur plusieurs plans, les femmes et la communauté musulmane sont complètement occultées de la lutte pour l’indépendance, le culte de la personnalité, du corps et de la masculinité toxique est encouragé, les populations tribales sont dépeintes comme des gentils benêts. Le pire est atteint dans la séquence de fin quand le premier combattant pour l'indépendance auquel il est rendu hommage est Subhas Chandra Bose, sympathisant d’Hitler, qui s’est battu au côté de l’armée impériale japonaise et également farouche défenseur du facisme.
Autant la volonté de faire naître un contre imaginaire du colonialisme est nécessaire et, à bien des égards, réussie dans le film, autant le flirt de Rajamouli avec la vérité historique laisse un goût très amer dans la bouche et affaiblit la portée symbolique du film.