L'Abandon
6.3
L'Abandon

Film de Vincent Garenq (2026)

« Eh, dis. C’est toi le professeur d’histoire-géo de ma 1ère STMG, il me semble. Non ?

– Oui. En effet, c’est moi.

– Tu as déjà eu l’occasion d’aborder Samuel Paty avec eux ?

– Hmm… Non.

– Et tu comptes le faire ?

– Non.

– C’est important. Ils en ont besoin.

– Je pense que c’est davantage nous, les profs, qui avons besoin d’en parler. Pas eux.

– C’est pourtant au programme d’EMC.

– Quoi donc ? Samuel Paty ?

– Non, la liberté d’expression.

– Ah. Eh bien non, ce n’est pas au programme de 1ère. Ça a déjà eté fait en 2nde.

– Eh bah vu ce qui se passe dans la classe de 1e STMG, je pense qu’une piqûre de rappel ne ferait pas de mal.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça, exactement ?

– Tu sais très bien. Ils n’écoutent pas. Ils contestent beaucoup...

– Certes. Mais vraiment, je ne vois pas le rapport avec la liberté d’expression…

– Ça fait partie des principes de base. On ne peut pas reculer là-dessus. Le sacrifice de Paty ne doit pas être vain.

– Je suis d’accord. Mais si ton objectif pédagogique c’est vraiment d’ouvrir les élèves aux principes de la liberté d’expression, alors dans ce cas-là, ce n’est pas avec Samuel Paty qu’il faut l’aborder.

– Avec quoi alors ?

– Si ce que tu veux c’est vraiment ouvrir un moment de réflexion et d’ouverture au principe, il faut d’abord choisir un sujet plus consensuel chez eux, puis monter progressivement en généralisation avec des cas plus sujets à débat…

– Parce que, toi, tu considères qu’avoir le droit de publier des caricatures sans se faire buter, c’est un sujet à débat ?

– Au temps de Charlie Hebdo, j’ai jamais entendu un seul gamin sous-entendre que ce qui était arrivé à la rédaction était mérité. Le débat n’a jamais été là. Ce qui en crispe certains, c’est quand ils ont l’impression qu’on affiche ces caricatures pour les provoquer. Il est là le débat.

– Publier une caricature ça n’a jamais été une provocation.

– Bah, ça dépend, en fait. Des élèves m’ont évoqué une fois où des mecs se sont amusés à coller des caricatures de Mahomet devant leur mosquée. Tu n’y vois aucune intention hostile, toi ?

– Oui, eh bah moi, ce que je pense, c’est qu’ils devraient savoir faire la différence entre ce genre de situation et un simple cours d’histoire où on leur montre ces caricatures pour qu’ils comprennent ce qu’est la liberté d’expression. Franchement, ce ne serait pas du luxe.

– Mais justement : en quoi leur montrer ces caricatures les aideraient-ils à mieux comprendre ce qu’est la liberté d’expression ? D’abord pourquoi choisir le sujet dont tu sais qu’il risque d’être celui qui va le plus crisper tes élèves, et ensuite pourquoi choisir d’aller jusqu’à montrer les caricatures ? Quel gain pédagogique tu obtiens concrètement à projeter sur ton tableau un dessin de Mahomet à quatre pattes, couilles et bite pendantes ? Franchement, est-ce si indispensable ?

– Donc, à t’écouter, Paty l’aurait un peu cherché ? C’est ça ?

– Ce n’est pas du tout ce que je dis... »


Cette conversation, je l’ai encore eu l’an dernier, en salle des profs.

Ce n’est pas la première fois que ça arrive, et ce ne sera sûrement pas la dernière, je pense.

Et si je décide d’ouvrir ma critique par ça, c’est juste pour que tout le monde comprenne bien la complexité de « l’affaire » Samuel Paty ainsi que la tension qu’elle génère encore aujourd’hui, notamment dans le monde enseignant.

Autant vous dire qu’il s’agit là, pour moi, d’un sujet plus que sensible et qu’en conséquence, oser l’aborder de front n’a rien d’anodin et d’innocent. C’est un sujet délicat qui nécessite beaucoup de prudence. Autant donc vous dire que, lorsque j’ai appris, il y a quelques semaines, qu’à peine six ans plus tard, dans le contexte actuel que l’on sait, on se risquait à sortir un film dessus – et qui plus est un film de fiction – j’avoue avoir grandement grincé des dents.

Je ne voyais clairement pas comment un tel projet pouvait aboutir à quelque chose de pertinent. A mes yeux, pour espérer cerner la complexité de cette affaire, il faudrait de la hauteur de vue, de la mise à distance et, surtout, de l’apaisement. Rien qu’un film de fiction sortant six ans plus tard n’est en mesure d’apporter.

Pour moi ça sentait la catastrophe d’avance. Le drame annoncé…

Et je ne me suis effectivement pas trompé.

J’en reviens. C’est juste épouvantable.


Bien sûr, j’ai conscience qu’en usant d’un tel vocable, on puisse me taxer d’exagération.

Après tout, en tant que prof d’histoire-géo, je suis peut-être amené à surréagir par rapport à un tel sujet. Une piste difficile à exclure, surtout au regard des premiers retours globalement positifs que suscite ce film. Peut-être même l’avez-vous vu de votre côté et que rien ne vous a choqué outre-mesure.

C’est vrai qu’à première vue, cet Abandon pourra apparaître exhaustif, précis et surtout clinique dans son approche. Quiconque a suivi l’affaire saura retrouver tous les éléments sans sélection arrangeante. On met les pieds dans tous les plats. De la fameuse séance d’EMC dont tout est parti jusqu’à l’attentat lui-même. Rien n’est éludé. Tous les acteurs sont évoqués : élèves, parents, collègues, hiérarchie, police, médias locaux, réseaux sociaux. Tous les sujets à débats semblent bien posés sur la table : des questionnements à porter sur la fameuse séquence de cours à l’influence des salafistes dans la montée en épingle de l’affaire, des tensions avec les collègues aux manquements des institutions publiques censées protéger ses agents. Et par rapport à tout ça, une seule et unique intention semble se dégager d’une telle approche de l’événement : chercher à restituer tel quel. Ne pas juger, juste livrer les faits, comme un acte de synthèse. Comme une manière de donner du sens à toute cette affaire tout en tordant le cou aux préjugés.

Et pourtant…


Et pourtant c’est terrible comment, dans ce film, tout sonne faux.

Des salles de classe dans lesquelles il n’y a pas un seul bruit. Tout le monde écoute le prof. Tout le monde le respecte. Même les rappels à l’ordre dans les couloirs se font sans tension. Jusqu’aux échanges entre les élèves qui sont d’un didactisme fou. C’est bien simple, ça me rappelle l’époque où, sous Sarkozy, on balançait les stagiaires à plein temps avec pour seule aide un DVD tourné par l’Éducation nationale et dans lesquels étaient censées être reproduites des situations de classe. Les gamins y étaient tous immobiles, les cours se déroulaient dans des silences de cathédrale… Une représentation totalement hors-sol.

Or, cette représentation totalement hors-sol, c’est celle que fournit d’emblée cet Abandon. Une image factice qui s’explique d’abord par le fait que ce film soit, d’un point de vue technique, désespéramment dépourvu d’une quelconque inspiration – et on en reparlera plus loin – mais une image factice qui s’explique aussi et surtout par la phénoménale lâcheté du film sur quasiment tous les sujets qu’il se doit de filmer.


C’est bien simple, dans l’Abandon, tout sujet est une bombe qu’il faut systématiquement désamorcer.

La famille à l’origine de la dénonciation ? De pauvres bougres qui ont été victimes d’un quiproquo et qui se sont laissés embringuer bien malgré eux.

La résonance rencontrée auprès des habitants du quartier ? Minime. D’un côté il y a le salafiste diabolique et de l’autre tous ces parents qui ont bien pris la peine de prévenir le père de la petite qu’il faisait fausse route.

Les gamins qui ont dénoncé Paty auprès de son assassin ? On prend bien la peine de montrer qu’ils regrettent, qu’ils n’avaient pas conscience de ce qu'ils faisaient et qu’ils n’ont pas été aidés par la confusion ambiante des adultes. C’est qu’ils l’aimaient bien leur professeur adoré…

Et ce jeu de déminage va jusqu’à l’entourage du salafiste. Ainsi le film nous gratifie-t-il d’une scène où on voit sa fille pleurer et affirmer sa désolidarisation pleine et entière. #pasdamalgame.

C’est bien simple, cette intrigue, scénaristiquement parlant, c’est une gigantesque partie de démineur. Ç’en est à tel point qu’on serait en droit de se demander pourquoi avoir choisi de faire un film sur un sujet aussi délicat si c’est pour le craindre et le fuir systématiquement… au point de produire une image totalement factice et surtout falsificatrice des événements que le film prétendait pourtant retranscrire avec grande fidélité.


Parce que, le véritable problème que pose cette façon de procéder, c'est que la vision altérée du réel qu'il produit est loin d'être inopérante en termes de sens et de compréhension des évènements.

A en croire cet Abandon, ce drame, ce serait presque la faute à pas de chance. Dans ce collège de Conflans où le drame est survenu, au fond, il n'y a aucun problème. Les élèves sont sages et polis. Les classes sont tenues. Les parents sont respectueux. Les quartiers sont apaisés. Même les cours d'EMC du professeur Paty ne suscitent aucune gêne. On dit aux camarades que ça ne se fait pas d'afficher les couilles du prophète mais, dans les faits, on a bien rigolé quand le prof les a montrées. En fait, il n'y aurait pas eu cette élève affabulatrice, ce salafiste isolé et surtout cette ombre assassine totalement dépersonnifiée qui rôde dans les parages, qu'au final il ne se serait sûrement rien passé du tout.

D'ailleurs, au moment de faire le bilan des évènements à la toute fin, le constat fait par le film est assez saisissant. Ce qui a juste fait défaut, ce sont les moyens dans la police. Si Pharos avait disposé davantage d'effectifs, et si la Police municipale disposait davantage de compétences – ou a minima avait seulement été avertie – il ne se serait rien passé et on vivrait en paix, sans problème, sur tout le territoire français.


Par son jeu de désamorçage permanent et de transformation des faits, le film invisibilise en fait tous les lectures structurelles de l'affaire.

Les classes surchargées, le manque de moyens humains, les passages automatiques en classe supérieure, le surmenage des personnels et les injonctions institutionnelles problématiques : tout ça, dans l'Abandon, ça n'existe pas. Un abandon éponyme qui en deviendrait paradoxalement tout relatif puisqu'il n'y a pas de crise dans les écoles ni de crise dans les quartiers. Il y a juste quelques individus qui se trouvent aux mauvais endroits aux mauvais moments et que seule une perspective davantage sécuritaire aurait pu sauver...

Voilà qui pose tout un ensemble de points qui, en traçant le trait, forment une ligne.

Et pas n'importe quelle ligne. Une ligne politique.


Et voilà ce moment où il va falloir oser mettre les pieds dans le plat.

Non, il n'y a jamais rien d'anodin à investir un événement d'actualité, surtout quand il s'agit d'un événement comme celui-ci. Samuel Paty a été tué parce qu'il était agent de l'État ; il a été tué par un assassin se revendiquant d'une mouvance politico-religieuse ; et cet assassinat a été commenté et discuté par toute la classe politique. Cet événement EST un événement d'actualité politique. Et donc investir cet événement, c'est déjà un acte politique en soi.

Nier ça, c'est soit être singulièrement naïf ou bien c'est être particulièrement de mauvaise foi. Face à cette affirmation, certaines ou certains chercheront peut-être à se rassurer en se réfugiant derrière ce constat initial : cette idée selon laquelle la seule ligne qui a guidé cet Abandon serait celle consistant à ne s'en tenir qu'aux faits. Après tout, c'est ce que ce film annonçait d'entrée, par son carton d'introduction.

« Ce film est une reconstitution fidèle des onze derniers jours de Samuel Paty, » affirme-t-il, le tout s'appuyant sur les dossiers d'enquête. Oui, mais « sauf que »...

Que précise-t-il juste à la ligne du dessous ?

Il précise que certains ajustements ont été opérés dans une pure logique narrative.

Mais de quels ajustements parle-t-on au juste ?


Les gamins qui rigolent à la vue des caricatures, attestant que le cours n'a finalement suscité aucune gêne : ça, par exemple, c'est sourcé par les dossiers ou bien est-ce un arrangement narratif ? J'avoue qu'en ce qui me concerne, je trouve qu'il est difficile d'y percevoir là une restitution fidèle de l'instant.

Et ce collègue de Paty qui se désolidarise en demandant pardon aux musulmans ? C'est sourcé ou c'est un arrangement narratif ? Et ce jeu de l'acteur qui sous-entend que le collègue en question l'aurait fait parce qu'il aurait eu peur pour lui-même ? Restitution des faits ou arrangement ?

Étonnamment, ce personnage, avec le salafiste, c'est le seul que le film ne cherche pas à sauver pour éviter les amalgames. Au contraire, on suggère même que son geste a sûrement joué dans le choix des gamins d'aider le djihadiste à pister Paty !

Ça, ce n'est pas un choix narratif anodin. Ça, c'est un point supplémentaire sur la ligne que certaines et certains ne savent ou ne veulent pas voir.


C'est vrai, Samuel Paty avait été lourdement contesté dans ses pratiques par ses collègues, suite à cette affaire. Sa sœur l'avait notamment rappelé lors de son audition à l'Assemblée nationale. Mais pourquoi l'avait-il été ? Sur la base de quoi, au juste ? Et depuis combien de temps ?

En ce qui me concerne, ça m'est déjà arrivé quelques fois d'avoir à récupérer des classes qui sortaient d'un cours où le collègue qui venait de les avoir avait dérapé. Déraper, ça arrive à tout le monde, y compris à moi, surtout après des événements qui peuvent impacter les esprits : Charlie, Bataclan, Christchurch, Samuel Paty...

L'important dans ces moments-là, c'est de se poser et de discuter calmement. Et il ne faut pas croire : les élèves savent très bien le faire, avec toute la retenue et la prudence que ça impose. Et la plupart du temps ça se termine bien. Les élèves comprennent que le prof est un humain comme les autres et qu'il peut parfois se laisser emporter par l'émotion du moment, tout prof qu'il soit. Quant au collègue, quand on l'informe de la situation, il est certes gêné dans un premier temps, mais finit toujours par remercier et par réfléchir. Généralement, ça en reste là...


Maintenant, j'imagine ce qui aurait pu se passer si, dans mon bahut, j'apprenais que, même cinq ans après les évènements traumatisants de Charlie Hebdo, un collègue persistait à faire une séance potentiellement violentante pour certains élèves, à l'impact pédagogique grandement discutable et pouvant être facilement substituée par d'autres séances à l'efficacité plus éprouvée. J'imagine cinq années durant lesquelles des élèves m'en parleraient, expliquant leur malaise, et j'imagine qu'en parallèle de ça, la seule réaction du collègue aurait simplement été, non pas de changer sa séquence, mais de faire sortir les élèves au prétexte qu'elle pourrait les impacter... Est-ce que, dans ce cas précis, j'aurais laissé faire au nom de la sacro-sainte solidarité entre collègues ?

En ce qui me concerne, non.

Je n'estime pas qu'on fasse preuve de solidarité envers ses collègues quand on les laisse mener des pratiques à risques, à la fois pour eux et à la fois pour les élèves, et cela en dehors du cadre réglementaire. Donc à mes yeux, c'est une évidence, si j'avais été en poste au collège du Bois d'Aulne, j'aurais sûrement fait partie de ces collègues questionnant Samuel Paty, notamment sur les raisons qui l'ont poussé à vouloir absolument montrer ces caricatures, coûte que coûte, alors que pédagogiquement, ça ne s'imposait pas.


Cette question, c'est celle à laquelle le film semble refuser de répondre. Ou plutôt si, il y répond, mais en biais.

Quand, dans le film Samuel Paty présente sa séquence, il explique : le but de cette séquence c'est, in fine, de déterminer ce que c'est que d'être Charlie et ce que ça implique de ne pas l'être. Et effectivement, d'une certaine manière, une partie de la réponse est là, dans l'invocation du « charlisme ».

Car oui, pour celles et ceux qui ne s'en rappelleraient pas, au lendemain des attentats du 7 janvier 2015, on a tous été sommés d'être Charlie ou à ne pas être. Une injonction martiale en substance, puisque toute nuance était interdite. Soit tu es avec nous, soit tu es contre nous. Pas de débat possible ni de questionnement sur ce qui relèverait de la bonne démarche à suivre. L'antithèse même de la liberté d'expression au nom de laquelle le charlisme se dresse.

Mais tout cela peut s'expliquer. Ça s'explique sitôt on ne considère plus le charlisme comme une démarche de libération de la parole, mais comme une démarche de serrage des rangs et de comptage de troupes.


Quand on demande aux gens s'ils sont Charlie ou non, c'est juste pour savoir dans quel camp ils comptent combattre. Entendent-ils combattre dans le camp pour qui l'affichage de dessins islamophobes dans l'espace public ne peut, en aucun cas, être considéré comme un problème, ou bien comptent-ils combattre dans le camp de ces traitres qui, par lâcheté, font le jeu du terrorisme ? Telle est, au fond, la vraie nature de la question posée par le charlisme.

Afficher une caricature du prophète à quatre pattes, bite et couilles à l'air, n'est d'aucune utilité pour faire comprendre à des élèves les principes qui régissent la liberté d'expression. Dans les faits, cet affichage, il ne prend son sens que dans le cadre d'un appel à l'allégeance. Ce qui est demandé aux élèves, c'est juste qu'ils acceptent d'être confrontés à des dessins islamophobes sans rien dire ni rien faire.

Aux temps de l'Antiquité, sacrifier les dieux était un acte nécessaire pour rappeler publiquement à quelle autorité on se soumettait. Depuis 2015, l'autel a changé, mais le rituel est resté...

Et ce film ne cherche au fond qu'à rappeler le caractère sacré de ce rite.


L'Abandon n'a nulle autre intention que celle-ci.

La chose est d'autant plus évidente sitôt lui en cherche-t-on d'autres.

On vient de le voir : le film n'aspire pas à simplement reconstituer l'instant afin de l'offrir tel un bloc à digérer ou, du moins, si c'était vraiment là son intention première, il y a lamentablement échoué.

Cinématographiquement parlant, cet Abandon ne peut pas prétendre non plus à grand chose en tant qu'objet formel. Esthétiquement, ce film est calibré comme une série Netflix : même photo lisse et sombre, même accompagnement musical impersonnel, même conception de la simple image comme support du verbe. Les effets de cinéma sont réduits à quelques contre jours dramatiques, le reste se perdant en plans scolaires qui s'enchaînent parfois par de tristes fondus au noir sans inspiration.

On ne peut même pas chercher chez lui une démarche à la Elephant, film dans lequel l'instant est tellement condensé et frugal en paroles qu'il ne génère que de la sidération.


Non, la seule intention qui se dégage de toute cette histoire, c'est donc cette passerelle dressée entre le charlisme du début et un « Je suis Samuel » plus qu'explicite et que le film exprime à sa toute fin.

Il n'y a rien de plus et rien de moins à aller chercher dans cet Abandon que ça : un nouvel appel au sermon et au serment. « Soyez Charlie... » Et si vous résistiez ou doutiez encore de la nécessité à ne pas discuter l'ultimatum fixé, alors le drame qui a touché Samuel Paty sera là pour vous faire fléchir.

Un appel à l'émotion d'1h40 en bonne et due forme. Un pauvre père de famille qui ne méritait clairement pas de mourir et dont le drame est aussi la conséquence de la lâcheté de ces quelques contestataires qui n'ont pas osé prendre position.

Le piège émotionnel est imparable. Allez oser prendre une position autre qu'univoque derrière Paty après ça...

Un courage dont il faut savoir se saisir, pourtant.

Un courage indispensable si, justement, on ne veut pas voir s'étioler ce pour quoi Samuel Paty, nous dit-on, est mort : la liberté d'expression.


À une époque où on ne cesse de porter aux nues les sacro-saintes valeurs de la République, il serait bon de nous rappeler aux bons souvenirs des principes fondamentaux de la démocratie. Pour que la souveraineté populaire puisse pleinement s'exercer, il convient de pouvoir réfléchir librement à notre façon d'interagir les uns avec les autres et d'exprimer les bases sur lesquelles construire notre commun.

Or, en établissant un anathème via le charlisme, on a installé de facto un interdit. On a établi un sacré qui n'est pas contestable et qui ne doit pas être contesté. Pour le dire autrement, on a dressé le charlisme comme l'antithèse même de ce qu'était le Charlie Hebdo des origines, à savoir un rejet de toute sacralité en tant qu'outil politique au service du conservatisme.

Dès lors, en invoquant ici Samuel Paty comme il le fait, l'Abandon n'entend ni plus ni moins que rappeler au caractère sacré du charlisme, construisant autour de lui, tel un autre Saint-Sépulcre, un nouvel édifice intouchable visant à protéger le premier.

L'acte est manifeste.

Tous les aspects du film concordent vers ça. Et s'il devait encore y avoir d'honnêtes réticents parmi ceux qui me lisent, alors qu'ils considèrent la présence parmi les principaux producteurs de Stéphane Simon, co-créateur de la revue Front populaire et l'un des orchestrateurs de la campagne de Marine Le Pen.

À méditer...


Alors, après – pourquoi pas – il y en aura peut-être encore quelques-uns qui, après cette démonstration, persisteront à ne voir dans ce film qu'un film. Qu'importe l'actualité et le propos : seule ne compterait que l'émotion procurée. Pourquoi pas...

Mais à ceux-là, je leur poserais juste cette question : qui, parmi celles et ceux qui refusent de voir en ce film un film politique, considèrent que le débat sur la pertinence des cours de Samuel Paty reste ouvert ?

Combien seraient prêts à discuter, hors de tout cadre dramatique, de ce que ce genre de pratique révèle du rapport que l'institution peut parfois entretenir avec nos enfants ?

Après un film comme celui-ci, je pense qu'on serait très peu à être convaincus de l'opportunité de le faire. Et quoi de plus logique quand on a décidé de laisser les pleins pouvoirs à l'émotion. C'est d'ailleurs clairement de cette carte-là dont le film entend jouer ; réactiver le drame pour réactiver l'émotion et, ainsi faisant, redresser l'intouchable totem.


Aussi, je suis convaincu que face à ce genre d'ouvrage, il est plus que nécessaire de garder l'esprit en éveil.

Le drame ne doit pas éteindre la pensée. Le drame ne doit d'ailleurs pas nous faire oublier ce que la forme consternante de ce film nous dit. En choisissant la forme d'une série Netflix, Canal+ et Stéphane Simon attendent de nous que nous considérions ce film et ce qu'il entend nous raconter comme tel : c'est-à-dire comme une narration grossière qu'on s'enquille sans réflexion ni recul. Un simple shot émotionnel qu'on consomme comme s'il n'était qu'un contenu sans contenant.

L'affaire Paty mérite plus qu'être un simple contenu qu'on ingère sans réfléchir. Il mérite mieux que les injonctions simplistes à être ou ne pas être Charlie, Samuel Paty ou toute autre victime qu'on érige comme des temples martyrs.

Aujourd'hui plus que jamais, il faut savoir rester fidèle à une libre expression pleinement cortiquée par un réel esprit critique. Il faut savoir trouver le courage de refuser les injonctions martiales qui nous somment de serrer les rangs et surtout de serrer les dents.

Refusons ces drames qu'on instrumentalise pour taire tout esprit critique. Et c'est justement parce que ce film nous intime tous à clamer solidairement un « Je suis Samuel » en gardant bien la tête dans le guidon, qu'il me semble d'autant plus indispensable de lui répondre ceci : moi, dans tous les cas, « je ne suis pas l'Abandon »...


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Créée

le 18 mai 2026

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