Le nouveau film de Kleber Mendonça Filho s’ouvre sur un contrôle de police dans une station-service : le protagoniste se prête aux questions, joue le jeu, subit la lenteur volontaire de la procédure. À quelques mètres de lui, au sol, un cadavre en proie aux charognards laisse indifférents les agents. Cette séquence opaque chargée de non-dits annonce le vaste récit à venir, où un pays corrompu jusqu’à la moelle se jonche de ses victimes réduites au silence.
Contrairement au conte dystopique Bacurau, L’Agent Secret fera donc de la confusion son premier moteur narratif, en mettant le spectateur à rude épreuve durant sa première heure. Les motifs et le passé des personnages restent mystérieux, et les pièces du puzzle peinent à se joindre, dans un récit qui nécessite une extraction par fragments. La présence en surplomb d’une temporalité contemporaine, elle-même peu expliquée dans un premier temps, éclaire cette approche, où les archivistes tâtonnent, récoltent, classent, lisent, écoutent et enquêtent sur une période qui garderait volontiers ses secrets honteux.
Filho perfuse cette absence de linéarité au ton même du film, dont les symboles sur l’impossible unité se retrouvent dans des motifs plus grotesques (la jambe amputée dans le requin, par exemple) et jouent sur la variation des registres. Le récit s’enfle ainsi, à mesure que ses méandres progressent, des influences du thriller paranoïaque des années 70, convoquant les ressorts stylistiques les plus manifestes de De Palma ou Argento, de la double bonnette au split-screen. La ville devient un territoire anxiogène, la profondeur de champ ouvre sur des zones d’ombres où les murs ont des oreilles, et chaque passant peut s’avérer en filature.
Mais le protagoniste tient, vaille que vaille, le fil directeur de cette odyssée labyrinthique, dans des séquences qui ne délaissent jamais l’intimité, que ce soit dans les lambeaux de ce qui lui reste de famille, ou du contact qu’il établit avec ses hôtes. Le charme indéfectible de Wagner Moura (incontesté prix d’interprétation à Cannes) sert de liant aux différents enjeux et nourrit la montée en puissance d’une narration qui, par montages alternés (la formidable séquence du carnaval) et traque acharnée, font autant palpiter que chavirer le cœur.
La façon dont le récit évite le climax traditionnel pour annoncer la mort du protagoniste est en cela très audacieuse : par la mention subreptice d’un journal en PDF du point de vue des archiviste du présent, le récit semble refuser les sommets émotionnels qu’il annonçait pourtant dans sa lente progression ; mais ce manque, cette béance rend plus déchirante encore cette disparition qui doit être prise en charge par les tenanciers de la vérité, et copiée clandestinement pour rester dans les mémoires.
Dans cette quête acharnée de liberté et de contestation, secondée par celle, des décennies plus tard, de la vérité sur une page sombre de l’Histoire, les passerelles avec le Brésil contemporain sont évidemment nombreuses, et rappellent celles que proposait l’année dernière Walter Salles dans Je suis toujours là. Comme une réponse à la résurgence des dérives autoritaires et à la construction d’une nostalgie de « l’ordre ancien », le film exorcise les démons du passé, et rend hommage à ceux qui ont le courage de faire les poubelles de l’Histoire pour avertir les inconscients du présent : les historiens, et les raconteurs d’histoire, au cours d’un épilogue au sein d’un ancien cinéma transformé en établissement du sang. Par la mémoire et la fiction, la transfusion de la vérité est donc toujours possible.
(8.5/10)