Vu en avant première au cinéma Lumière Terreau dans le cadre de la sélection de films présentés au festival de Cannes 2025. Sortie salle en France janvier 2026.
En quelques films le cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho s'inscrit dans l'héritage de ce que l'on a appelé dans les années 50-60 "le Cinema Novo" dont le premier représentant fut Lima Barreto et le plus célèbre et célébré Glauber Rocha avec des œuvres comme "O Cangaceiro / Sans peur, sans pitié ", "Le Dieu noir et le diable blond " ou "Terre en transe ". Un cinéma qui se voulait et fût le porte parole des laissés pour compte en traitant de sujets sociétaux majeurs du Brésil. La spoliation des terres par les grands propriétaires blancs, la corruption des élites et des institutions, le fossé béant entre les différentes classes sociales, les problèmes racistes héritées des colonisateurs portugais puis des esclavagistes etc. Des thèmes qui étaient souvent abordés par l'entremise d'une approche, que faute de mieux on qualifiera de "genre", et qui en tout cas apportait à leurs récits des figures ou des narrations qu'on pouvait inscrire dans le conte fantastique, le western, avec notamment un héros typique de la culture brésilienne, le "Cangaceiro" sorte de croisement entre Robin des bois et le révolutionnaire zapatiste, une évocation d'une magie mêlant syncrétisme des religions du livre et croyances issues du vaudou africain ou du chamanisme des peuples autochtones.
Or si on fait un premier bilan de la filmographie de Kleber Mendonça Filho, je n'ai pas vu "Les Bruits de Recife " mais son synopsis me laisse penser qu'il répond aux mêmes particularités, nous avons toujours un sujet central qui décrit un problème de la société, qui sera traité avec cette vision de fable philosophique et le concours de protagonistes clairement inspirés des héros populaires dépeints par ses aînés. C'est cette femme résolue à ne pas céder aux menaces et intimidations d'un consortium de promoteurs et qui va symboliser la résistance populaire dans "Aquarius " c'est ce village "Bacurau " quasiment personnage incarné et anthropomorphique qui viscéralement attaché à ses traditions, devient le piège d'un néo western post apocalyptique, théâtre d'une chasse à l'homme symbole de l'inhumanité des plus riches, qui se verra sauvé et même vengé par le gang local.
K. Mendonça Filho et le "Cinema Novo" partagent outre ces points communs, l'origine géographique, le Nordeste et particulièrement la vile de Recife, une région du Brésil particulière tant dans son histoire, son héritage que sa place dans le pays aujourd'hui. Si on devait utiliser la métaphore des principaux organes du corps humain, le cerveau serait Brasilia, là où les décisions sont prises où le pouvoir siège. Rio de Janeiro serait le cœur, là où le rythme bat, ce Brésil des fantasmes, samba, Maracana et Copacabana. Le Brésil des arts. Le système circulatoire serait à chercher du côté de Manaus et de son bassin l'Amazone. Recife, elle, ville principale du Nordeste en serait les poumons, la ville et son territoire d'où sont parties toutes les différentes vagues de population du pays. Là où débarquèrent les premiers conquistadors portugais, puis là où furent débarqués les esclaves venus d'Afrique faisant de ce port sur l'Atlantique à la fois le creuset d'un métissage tant culturel qu'ethnique et le symbole toujours vivace d'une terre de déracinements, d'une terre d'espoirs à créer et d'une terre bâtie sur la violence et les inégalités qu'on s'évertuera encore aujourd'hui à rendre moins prégnantes.
Si je parle à propos du cinéma de Mendonça Filho et de Recife de poumons et de respirations, c'est parce qu'il me semble qu'il construit ses films comme des séquences respiratoires. On a la respiration profonde et apaisée qui va illustrer son environnement, puis le danger ou l'angoisse va rendre cette respiration plus haletante, plus saccadée, parfois oppressante, c'est un cinéma qui convoque ses émotions et ses sentiments à travers son oxygénation, ses inhalations et exhalations.
"L'Agent secret , continue sur cette voie, Marcelo fuit quelque chose ou quelqu'un et en situant son film en pleine époque de la dictature militaire, il nous est facile de penser que ce qu'il fuit en venant se réfugier à Recife, le choix d'ailleurs de cette ville n'est pas anodin, Recife ayant de tous temps inspirée les révolutions et été le berceau des mouvement sociaux, c'est une institution politique, militaire ou policière avec assez de poids et de pouvoir pour éliminer ses opposants.
L'ouverture du film est un modèle de mise en contexte. Alors qu'il s'arrête pour faire le plein d'essence, on a la présence sur le parking de la station service d'un cadavre, un homme tué par balles qu'on a juste mis sous un carton, auprès de qui on empêche les chiens errants d'approcher. Il baigne dans son sang et cela ne semble émouvoir personne. La police a été prévenue, mais cela fait déjà plusieurs jours que le corps est là à pourrir sous le soleil. Quand une patrouille de police arrive, elle ne vient pas pour cela, elle n'est même pas au courant, l'unique raison de sa présence et elle ne fera rien d'autre c'est profiter de la présence dans cette région de cet homme dont le véhicule est immatriculé dans la région de Rio pour l'alléger des quelques billets et cigarettes. Marcelo n'oppose aucune résistance et l'on sent même dans son regard, son attitude, sa respiration qu'il n'a aucune envie que ces policiers trainent trop dans les parages, qu'il sera soulagé une fois qu'ils auront repris la route et leur patrouille.
Cette scène m'a marqué par son intelligence narrative, en effet en quelques plans, on comprend que notre protagoniste fuit quelque chose pour lequel il ne devra pas compter sur l'aide des autorités, pour autant sommes nous face à un criminel de droit commun ou à un opposant au régime. Cette interrogation nous dit que quoi qu'il en soit il est seul face à son destin. Lorsqu'il arrive à sa destination on découvre un lieu conçu comme un havre de paix pour d'autres profils désireux ou contraints de se faire oublier.
On y retrouve aussi bien des femmes fuyants un foyer violent, que des jeunes en rupture familiale, que des réfugiés angolais cherchant refuge dans un pays avec lequel ils ont en commun l'héritage du colon portugais et la langue, des âmes égarées ou des simples citoyens qui ont eu le malheur à un moment de déplaire à la dictature. Depuis cette résidence Marcelo va lui aussi se mettre dans une quête administrative dont on connaitra le dessein en même temps que nous sera donné la raison de sa fuite. Je n'en dirai pas davantage tant le choc de cette révélation est sidérant dans sa trivialité. Questionnant le danger inhérent derrière l'idéologie de confier aux capitaux privés la gestion et le contrôle de domaines qui ne devraient jamais sortir du giron de l'Etat.
La quête de Marcelo évoque également une conséquence encore présente aujourd'hui au Brésil de ces années de dictature, une conséquence qui était aussi traitée de façon plus centrale dans "Je suis toujours là " de Walter Salles, la mémoire administrative. En effet comme nombre de dictatures à travers l'histoire et le monde, sa première force et sa première clef de mise au pas de ses victimes, c'était son administration. Système opaque dans le système, qui centralisait tout et qui s'il permet aux historiens d'aujourd'hui comprendre les rouages de ces états totalitaires, il métaphorise de façon cruelle pour les survivants les pièces d'un puzzle à résoudre pour comprendre, pour savoir, pour connaître la vérité ou tenter de s'en approcher. Cette mise en abîme de la cicatrice encore marquée d'un pays qui n'en a pas fini avec ses fantômes du passé, me parait être le point névralgique de ce film dont la nature même de son principal protagoniste interroge à diverses reprises. Qui est-il vraiment ? Pourquoi ce titre "l'agent secret" ? Est-il réellement en fuite ou est-il une taupe chargée d'infiltrer cet espace de caches ? Longtemps y compris dans certains échanges, le doute plane et participe aussi avec cette mise en scène pulmonaire du réalisateur à susciter là l'effroi de le voir pris, là la crainte de nous être attaché à un traitre au service de l'oppresseur.
Une fois de plus Kleber Mendonça Filho propose un cinéma digne héritier de ses formidables aînés, servi par un scénario assez retors mais jamais alambiqué, une direction artistique aussi discrète que précise et d'un artisanat parfaitement maîtrisé, quant à Wagner Moura son prix d'interprétation se comprend tant il est bon, avec une bascule que peu d'acteurs peuvent prétendre jouer aussi bien.